Dès les premières heures du jour, ils sont des dizaines, des centaines de millions à courber le dos pour travailler la terre, sarcler, dépierrer, creuser des rigoles d’irrigation, repiquer des plants de riz, à guider la charrue derrière un attelage de bœufs pour labourer, tracer des sillons... Un actif sur deux dans le monde aujourd’hui est un paysan : 1,48 milliard, dont 96 % dans les pays en développement. La plupart n’ont quasiment aucun équipement mécanisé. Un indice : on ne compte que 28 millions de tracteurs dans le monde. Comme le note Marcel Mazoyer, professeur émérite à l’Institut national d’agronomie de Paris-Grignon et défenseur passionné de la cause paysanne, « la révolution agricole contemporaine n’a bénéficié qu’à une infime minorité d’agriculteurs ». Trente millions tout au plus. Certains (600 à 700 millions) ont bénéficié de la « Révolution verte », mais l’immense majorité reste en dehors du modèle d’une agriculture mécanisée à outrance, industrielle. Entre les deux extrêmes, les écarts de productivité peuvent aller de 1 à 1 000 * !
Pourtant l’agriculture dite « paysanne », pour la distinguer de sa lointaine cousine industrielle, fournit la moitié de l’alimentation produite aujourd’hui dans le monde. La population agricole, proche de 3 milliards, représente la moitié de la population mondiale.
Parmi les 776 millions de personnes qui souffrent de sous-alimentation dans les pays en développement (estimation de la Fao), ou les 2 milliards affectées par des carences alimentaires graves, la plupart sont des paysans ! Les trois quarts de ceux qui ont faim ont pour métier de produire de la nourriture. Parmi les citadins mal ou pas assez nourris, nombreux sont des paysans qui ont quitté leur campagne pour fuir la misère. Sur les 1,1 milliard de personnes dont le revenu est inférieur à 1 dollar par jour, sept sur dix sont des ruraux. L’agriculture aujourd’hui ne nourrit pas son homme. Un comble !
On estime qu’au plus tard en 2050, il faudra nourrir 9 milliards d’êtres humains. 3 milliards de plus qu’aujourd’hui, dont une bonne partie dans les pays du Sud. L’agriculture paysanne pourra-t-elle suivre le rythme ? D’autant que, réchauffement climatique en prime, les épisodes de sécheresse et les catastrophes météorologiques comme les cyclones qui ont ravagé l’Amérique centrale, vont encore accentuer les difficultés d’une agriculture peu équipée et socialement fragile.
Ne vaut-il pas mieux miser sur une production capable d’assurer de forts rendements à l’hectare, grâce à l’apport des technologies, sur la spécialisation en fonction des caractéristiques du climat et des sols de chaque région pour répartir au mieux les productions, sur un commerce mondial sans entrave pour distribuer une nourriture produite au moindre coût, sur l’aide alimentaire pour remédier aux crises passagères ?
Voués à disparaître
Schématiquement, c’est la pensée orthodoxe qui sert de base aux politiques mises en œuvre sous la pression des Institutions financières internationales et inspire, à quelques nuances près, les règles édictées par l’Organisation mondiale du commerce (Omc). La libéralisation complète du commerce agricole (abaissement des barrières douanières, suppression des subventions à la production) n’est certes pas encore au programme du prochain Sommet qui doit se tenir à Hong Kong du 13 au 18 décembre. États-Unis et Europe n’étant guère disposés à s’appliquer leurs propres recommandations. Mais c’est tout de même la tendance lourde des réformes introduites depuis plusieurs années.
Dans cette saine compétition au service du bien commun – nourrir l’humanité –, les formes d’agriculture les moins compétitives, les plus pauvres, sont vouées à disparaître. À l’image de ce qu’a connu l’Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale, et se déroule à présent dans les nouveaux pays membres de l’Union européenne : les paysans réduits à la portion congrue. Remplacés par des entrepreneurs agricoles intégrés dans des filières contrôlées de la semence à la commercialisation, par une poignée d’entreprises multinationales. Le monde rural rendu au choix entre désert social et culturel ou lieu de villégiature.
Mais à l’époque, la croissance était au rendez-vous. Industries, fonctions publiques embauchaient et permettaient de transformer d’anciens ruraux en nouveaux citadins plus ou moins aisés. Rien de tel aujourd’hui. Les ruraux abandonnent la terre, viennent chercher du travail en ville (à moins qu’ils ne trouvent un recours dans les cultures illégales : coca, pavot, chanvre... !). Pauvres ils arrivent, et pauvres ils demeurent, dans les périphéries et des habitats insalubres. Chômeurs ou travailleurs précaires. À moins qu’ils ne se jettent sur les barbelés dont l’Europe et les États-Unis hérissent leurs frontières avec le monde pauvre pour tenir la misère à distance.
L’agriculture paysanne est la base de l’économie rurale. Peut-on vraiment se payer le luxe de la sacrifier ? Doit-on se résigner à imaginer un monde sans paysans ? Et quelle alternative ont-ils ? Que deviendront des pays où la majorité de la population est rurale ? Qu’on le veuille ou non, il faut miser aussi sur l’agriculture paysanne, parce que de sa prospérité dépend celle des deux tiers de l’humanité.
Depuis plus de cinquante ans, les prix agricoles s’effondrent grâce aux fabuleux progrès dans la productivité du travail agricole. À un rythme moyen de 3,3 % par an depuis 1977. Paradoxe : la baisse des prix est certes idéale pour approvisionner les villes en nourriture, mais les prix des uns sont les revenus des autres. « Cette baisse, analyse Catherine Gaudard, chargée du programme Souveraineté alimentaire au Ccfd, est durement ressentie dans les pays massivement dépendants des exportations agricoles, avec des effets destructeurs en cascade sur les plans économique, social et politique. » L’ouverture des marchés a mis en concurrence des paysans pauvres, modestement équipés et une agriculture ultra-moderne et performante, poussant à la baisse aussi les prix locaux. Plus encore, États-Unis et Europe se livrent une guerre commerciale sans pitié. Ils écoulent leurs excédents à prix cassés pour gagner des parts de marché. Blé, maïs, volailles, bœuf, coton... sont exportés à des prix inférieurs à leur coût de production ! Quand les éléphants se battent, ce sont les brins d’herbe qui souffrent. Quant aux nouveaux pays agricoles (Brésil, Paraguay, Argentine...), ils doivent leur compétitivité aux bas salaires qu’ils versent à d’anciens paysans, contraints de vendre leur force de travail dans les grandes exploitations de entrepreneurs agricoles.
Une machine à paupériser
Résultat, la baisse du pouvoir d’achat pour la masse des paysans pauvres. « La majorité d’entre eux, déplore Marcel Mazoyer, s’est trouvée dans l’incapacité d’investir dans un outillage plus performant [...], d’acheter des semences sélectionnées et des engrais minéraux. » Contraint aussi de parer au plus pressé et de renoncer à la lutte contre l’érosion, de pratiquer les méthodes culturales les plus expéditives et les plus dommageables à l’environnement.
Conséquence de cette crise de la paysannerie, poursuit-il, « elle a réduit la capacité de production des pays agricoles pauvres et elle accroît leur dépendance alimentaire. » Ainsi privés des ressources nécessaires pour se moderniser, « ces pays n’attirent pas assez de capitaux pour résorber la vague montante du chômage urbain ». Une véritable machine à paupériser !
Face à des pays qui vendent au-dessous du prix, ferment leurs marchés et subventionnent leur agriculture, ou sous-paient leur main-d’œuvre : des pays pauvres, dépendants, contraints d’ouvrir leurs marchés et incapables d’aider leurs paysans ! On est loin des conditions de la théorie des manuels de l’économie libérale !
Pour l’instant, les règles de l’Omc ne sont pas suffisantes pour réguler cette compétition dévastatrice. C’est pourquoi les organisations paysannes telles Via Campesina (un mouvement international de paysans dont plusieurs partenaires du Ccfd font partie), ou le Roppa (Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles d’Afrique de l’Ouest, partenaire du Ccfd), demandent que soit reconnu un principe de souveraineté alimentaire. Ce concept, explique Catherine Gaudard « défend le droit pour chaque nation de décider de ses priorités en termes de politiques agricole et alimentaire, et donc de conserver la possibilité de protéger son marché par des taxes à l’importation ou de soutenir ses producteurs et son développement agricole ».
Mais changer les règles du commerce mondial ne suffira pas. Encore faut-il que les États investissent dans le développement rural, que l’on forme à des nouvelles techniques culturales, que l’on facilite l’accès au crédit et à l’eau, aux bénéfices d’une recherche orientée vers les besoins de l’agriculture paysanne et non plus de l’agro-business industriel.
Reste un problème de taille. Si l’intérêt est avéré de sauvegarder l’agriculture paysanne pour prémunir de la pauvreté le monde rural et servir de base au développement des pays peu industrialisés, à condition qu’on s’en donne les moyens, il faudra aussi qu’elle soit capable d’augmenter sa production. Certes, la demande alimentaire ne croîtra plus au même rythme que durant les décennies d’explosion démographique et d’augmentation globale du niveau de vie. Mais les pays industriels, où l’agriculture est déjà très modernisée, n’ont plus guère de marge pour augmenter leur production. Dans le monde, la Fao estime que dans les trente prochaines années, on sera en mesure de mettre 120 millions d’hectares supplémentaires en culture. C’est relativement peu.
Fuite en avant
Or, pour l’instant, déplore Catherine Gaudard, « les politiques agricoles donnent la priorité à la production alimentaire pour le marché mondial, et les modes de production sophistiqués encouragent les gouvernements à allouer les terres aux grands investisseurs, alors qu’ils concentrent déjà entre leurs mains les terres existantes ». C’est pour étendre la culture du soja, du maïs, de la canne à sucre aujourd’hui que de nouvelles terres sont défrichées : autrement dit pour l’alimentation animale et l’énergie végétale envisagée comme alternative au pétrole. Un choix de bon sens ? Là encore, il faut aller au-delà des apparences. La consommation de viande s’accroît, mais dans les pays industrialisés, elle est très au-dessus des recommandations sanitaires. Préparer l’après-pétrole est sans doute une nécessité. Mais pourquoi a-t-on besoin d’augmenter la consommation d’énergie sinon en grande partie pour accroître les transports commerciaux, entre autres de produits agricoles, alors que dans le même mouvement, on prive d’espace les producteurs locaux ? On appelle cela une fuite en avant !
L’accroissement de la production agricole, estime la Fao, proviendra à 80 % de l’intensification. Comment augmenter les rendements quand il est admis à présent que l’agriculture industrielle est non seulement socialement destructrice, mais également écologiquement non durable : nappes phréatiques polluées, sols lessivés, réduction du nombre d’espèces cultivées au risque d’exposer tout le système à la propagation catastrophique de maladies, épizooties à répétition... ?
La réponse apportée par les biotechnologies, et en particulier par les fameuses plantes transgéniques, censées réduire l’apport de pesticide, augmenter les rendements... est sujette à caution, d’autant que l’agro-écologie offre des alternatives qui ont l’avantage de ne pas livrer pieds et poings les paysans aux entreprises de l’agro-business. Mais surtout, elle ne correspond pas à la dimension sociale et économique du problème : quelle place veut-on laisser à une agriculture à taille humaine, porteuse du dynamisme économique du monde rural, pourvoyeuse d’emplois, maîtresse de ses choix ?
Il ne faut certes pas idéaliser le monde rural, où l’exploitation existe comme ailleurs, mais bien plus qu’un mode de production alimentaire, l’agriculture paysanne est aussi porteuse d’identité et garante d’un modèle social « C’est en son sein, estime le Roppa, que se tissent les liens de solidarité qui constituent notre système de “sécurité sociale” le plus solide. C’est elle qui assure la sécurité alimentaire de nos pays, mais aussi l’essentiel de nos emplois, nos devises, de l’épargne et de l’investissement et une bonne gestion des ressources naturelles ».
Thierry Brésillon
Paru dans Faim développement magazine, n°208, décembre 2005.
* Un écart de 1 à 1000
Parmi les 1,3 milliard d’agriculteurs, seule une infime minorité travaille dans le cadre d’une agriculture industrielle, exploitant des surfaces immenses avec des rendements qui peuvent atteindre 10 tonnes de céréales à l’hectare, et une productivité de 1 000 tonnes par travailleur !
600 à 700 millions ont pris part à ce qu’on appelle « la Révolution verte », l’amélioration des variétés et des espèces animales, la mise au point d’engrais qui ont permis à un pays comme l’Inde de faire face à l’explosion démographique et d’échapper à la disette chronique et aux famines à répétition. Ils peuvent produire de 10 à 50 tonnes par travailleur.
On ne compte que 250 millions d’animaux de travail. Plus d’un milliard de paysans travaillent donc uniquement avec des outils manuels. Environ 500 millions sont partie prenante d’une « agriculture orpheline », n’ont jamais eu les moyens d’acheter ni semences sélectionnées, ni engrais, ni pesticides, et ne peuvent donc pas produire plus d’une tonne de céréales par travailleur et par an.