La relecture de ce document fondateur doit, selon le père Peter J. Henriot, directeur du Centre de réflexion théologique jésuite de Lusaka (en Zambie) nous conduire à nous interroger et à nous faire réagir*.
Première implication : l’appel à la justice ne doit jamais être tu dans l’action de notre Église et en particulier dans celle des agences de développement liées à l’Église. J’entends par là que le changement structurel vers une vie plus épanouie doit rester au cœur de la mission de l’Église si nous voulons rester fidèles à la vision de PP. (...)
Les dimensions structurelles transparaissent immédiatement dans cette section (45-55) lorsqu’elle appelle les pays riches à payer plus d’impôts pour soutenir les efforts de développement, à acheter plus cher les produits importés des pays pauvres, à agir de manière plus concertée et plus soucieuse de l’individu, à dépenser moins pour leur armement, à ne pas tomber dans le néocolonialisme et à restructurer la dette sans y adjoindre des conditionnalités préjudiciables. Cette section consacrée à l’assistance est immédiatement suivie de la section intitulée : « L’équité dans les relations commerciales », une question de justice mondiale aussi essentielle en 2006 qu’en 1967 !
J’insiste sur l’implication pour notre Église, car j’y vois une interpellation forte ainsi qu’une orientation précise pour notre plaidoyer en faveur de la justice mondiale. (...)
La doctrine sociale de l’Église, notre secret le mieux gardé
Une deuxième implication évidente ressort de mon analyse des principaux aspects de l’enseignement de PP, à savoir le besoin, l’absolue nécessité, d’ancrer l’ensemble de l’action de l’Église comme défenseur de la justice mondiale dans la doctrine sociale de l’Église. Voici quelques années, j’ai collaboré avec d’autres collègues à la rédaction d’un ouvrage au titre accrocheur Catholic Social Teaching : Our Best Secret (La doctrine sociale de l’Église : notre secret le mieux gardé). Serait-ce me fourvoyer totalement que de dire que pour beaucoup de membres de notre Église, et même pour la plupart de nos collaborateurs des agences de développement liées à l’Église, la doctrine sociale de l’Église demeure notre secret le mieux gardé ? Combien d’entre nous savent ce qui se cache derrière les titres de ces documents, connaissent ce gisement de valeurs qui a tant à apporter à notre action pour le développement intégral ?
Dans le cadre de l’AFCATS (Africain Forum For Catholic Social Teaching), un projet de recherche et d’éducation établi à Harare, au Zimbabwe, avec l’aide de Misereor, nous disons que la doctrine sociale apporte une valeur ajoutée aux débats et aux décisions politiques. La doctrine sociale dont nous traitons n’est pas abstraite, mais concrète, pas neutre, mais engagée, pas révérencieuse, mais prophétique. Elle ne cite aucun auteur, mais applique des principes. Dans notre contexte africain, elle traite des questions de développement durable, de gouvernance démocratique, d’autonomisation des femmes, de corruption, d’écologie, d’éradication de la pauvreté, et j’en passe. Je suis certain que la valeur qui sous-tend ces questions ne devrait pas être « notre secret le mieux gardé » (...)
Une morale internationale de justice et d’équité
La troisième et dernière implication du message de PP est sans doute plus complexe et mériterait un propos plus nuancé que celui que je peux tenir ici. (...) Je veux parler de ce qui ressort de mon expérience pratique, de nombreuses années de travail sur le terrain en Afrique, la nécessité de resserrer les liens entre l’action pastorale et l’action de développement de l’Église.
J’entends par là que cette sorte de clivage que d’aucuns établissent entre des ministères missionnaires plus « sacrés » (la préparation sacramentelle, la construction d’églises, par exemple) et des ministères de développement plus « séculiers » (les soins de santé, la formation à l’agriculture...) ne revêt aujourd’hui qu’un intérêt livresque et théorique qui ne correspond ni à la pratique ni au quotidien. C’est en tout cas ce que j’ai constaté à maintes reprises en Zambie.
Il me semble que l’insistance avec laquelle PP demande que les valeurs évangéliques fondent notre action de développement donne à ce clivage un caractère artificiel et doit nous interpeller et nous guider. Un exemple : Paul VI appelle les laïcs, par leurs libres initiatives, à « pénétrer d’esprit chrétien la mentalité et les mœurs, les lois et les structures de leur communauté de vie. » L’objectif est « d’établir dans les faits une morale internationale de justice et d’équité » (81).
J’y vois un lien direct avec cette « spiritualité de justice » ô combien nécessaire dont nous parlons de nos jours. Mais comme je l’ai déjà dit, ce sujet suppose davantage de réflexion et de réactions – sans doute une mission digne de ce nom pour le quarantième anniversaire de PP.
Le plaidoyer de l’Église en faveur de la justice mondiale
Dans sa lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (L’intérêt actif que porte l’Église à la question sociale) publiée en 1987 à l’occasion du 20e anniversaire de PP, Jean-Paul II rend un hommage appuyé au document
de son prédécesseur. Il note que PP est un document d’application de Vatican II, tout en étant porteur d’un message tout à fait original (paragraphes 5 à 10).
Et d’ajouter que PP était comme la réponse à l’appel que formulait le concile dans les premières lignes, si souvent entendues, de la constitution Gaudium et Spes (Église dans le monde moderne) : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ. »
L’interpellation et les orientations de Populorum progressio sont en effet riches d’enseignements pour le plaidoyer de l’Église en faveur de la justice mondiale. Le développement des peuples n’a jamais été aussi urgent. La question n’est pas de savoir si nous réagirons, mais comment ?
Père Peter J. Henriot
Directeur du JCTR
* Extraits d’une allocution donnée lors d’un Forum consacré à Populorum progressio, organisé par la Cidse en janvier 2006.
Le JCTR a pour mission d’aider l’Église zambienne ainsi que d’autres groupes sur les questions de justice sociale, économiques et politiques au travers de la recherche, de l’éducation et du plaidoyer.
www.jctr.org.zm
Un texte futuriste et radical
Le père Peter J. Henriot évoque ici les aspects de l’encyclique qui lui semblent particulièrement pertinents et permettent de mieux comprendre ses prolongements. (Extraits.)
Futuriste
Dire que Populorum Progressio est un document futuriste, c’est reconnaître qu’à maints égards, il était en avance sur son temps. Primo, Paul VI donne une définition toute simple du « vrai développement » « qui est le passage pour chacun et pour tous, de conditions moins humaines à des conditions plus humaines » (20). Cette définition préfigure « l’Indice de développement humain » du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). Cet indice très influent du Pnud constitue de nos jours le point de mesure de l’actualité des gens, par opposition à l’actualité de l’économie. (...)
Pour PP, le développement ne se réduit pas à une simple croissance économique : « Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme » (14). Selon PP, le développement qui n’est pas centré sur l’homme n’est pas désirable, voire même dangereux. Moi qui vis dans un pays [la Zambie] ayant appliqué le programme d’ajustement structurel le plus rapide, le plus rigide et le plus radical d’Afrique, je sais par expérience ce qu’une approche de développement qui n’est pas centrée sur l’homme signifie pour les vies d’hommes et de femmes ordinaires, marginalisés par des plans économiques parfaitement acceptables pour des organismes d’envergure mondiale tels que le FMI et la Banque mondiale.
Contemporain
Outre la mondialisation, la modernité du message de PP se voit aussi dans les sections consacrées au commerce (56-61). (…) Les schémas d’injustice dont nous avons hérités dans les relations commerciales, l’illusion des régimes de « libre-échange » entre des nations dont les rapports de force économique sont disproportionnés, l’iniquité des subventions agricoles des pays riches, le besoin de dépasser les seules considérations mercantiles si l’on veut que les pays pauvres progressent. Autant d’éléments, qui apparaissent clairement dans PP, fournissant un argumentaire aux pays qui revendiquent l’insertion d’un véritable pôle développemental dans les accords commerciaux.
Daté
Aussi futuriste et contemporain soit-il, le message de PP est également daté. J’entends par là qu’il ne fait aucune allusion à la plupart des grands enjeux d’aujourd’hui. Si Paul VI devait rédiger son encyclique de nos jours (...), nul doute qu’il aborderait des questions comme le genre, le VIH/sida, l’environnement, les flux migratoires mondiaux, la technologie de l’information, sans oublier « l’altermondialisme », c’est-à-dire les nouveaux mouvements qui gravitent autour du Forum social mondial.
Radical
PP est peut-être même l’ouvrage le plus radical de toute l’histoire de la doctrine sociale de l’Église. Il est radical du point de vue de son analyse et de l’éventail de ses recommandations. Il faut se rappeler que ce texte a été écrit à la fin de l’ère coloniale (…).
La nature radicale du document se marque de « l’urgence », lorsque Paul VI sonne la charge en disant : « Qu’on nous entende bien : la situation présente doit être affrontée courageusement et les injustices qu’elle comporte, combattues et vaincues. Le développement exige des transformations audacieuses, profondément novatrices. Des réformes urgentes doivent être entreprises sans retard » (32). Condamnant une nouvelle fois les gaspillages, les dépenses d’ostentation nationale ou personnelle ou encore la course aux armements, Paul VI exprime cette urgence en ces termes : « Veuillent les responsables nous entendre avant qu’il ne soit trop tard » (53).
Les enseignements les plus radicaux de PP, ceux relatifs à la propriété privée (23) lui ont valu pas mal de problèmes dans plusieurs pays, notamment son interdiction par la dictature brésilienne. Paul VI se réfère ici aux responsabilités sociales des propriétaires de terrains et au fait qu’il incombe au gouvernement de défendre le bien commun pour jeter les bases qui justifient l’expropriation des domaines « du fait de leur étendue, de leur exploitation faible ou nulle, de la misère qui en résulte pour les populations, du dommage considérable porté aux intérêts du pays » et au nom du bien commun (24).
Père Peter J. Henriot