Au cœur de la grande pauvreté à Madagascar, village de Mahitsy le 7 juillet 2008 : visite d'un centre de formation professionnelle agricole, entre zébus et poussins, atelier de tissage et menuiserie. Après avoir arpenté les bâtiments, je me retrouve, propulsé par la Directrice dans une grande salle où les trois cents élèves de ce centre m'attendent bien sagement. J'avais jusqu'à présent un dialogue très technique avec elle ; cette responsable dit alors, très simplement, bonjour aux enfants et se tourne vers moi : « maintenant, le directeur du Comité Catholique va vous dire quelques mots... ». En quelques secondes, je me remémore le message important à faire passer. Comment traduire cette confiance que nous avons en eux, la confiance que nous font 300 000 citoyens français chaque année pour que leur argent soit utilisé efficacement et qu'il soit aussi porteur d'un message d'amour ? « Vous avez beaucoup de chance de pouvoir chaque jour aller à l'école, certes dans un pays démuni, mais nous espérons que, grâce à cette éducation, vous pourrez un jour travailler à faire de cette terre, qui est la votre, une société moins pauvre, plus juste, solidaire. »
Ce ne sont que des mots : au CCFD-Terre solidaire nous y croyons vraiment fort, et c'est pour cela que nous appuyons leur école depuis plusieurs années, en confiance, comme nous appuyons chaque année 500 partenaires dans 80 pays, pour qu'ils puissent être toujours plus efficaces dans leurs domaines d'actions.
Cette confiance, cependant, n'est pas spontanée ; elle résulte d'un long travail de connaissance mutuelle : identification des organismes, prise de contact, visites de terrain. C'est d'abord un véritable dialogue à instaurer afin qu'il n'y ait pas de malentendu : nous ne sommes pas un simple bailleur de fonds, nous recherchons un véritable échange qui se traduit de diverses manières. Même si des rapports d'activités et comptes-rendus financiers sont bien évidemment nécessaires, nous recherchons à éviter l'écueil d'une exigence de toujours plus de documents d'évaluation et de justification de l'action réalisée: ce serait les rendre encore plus dépendant vis-à-vis de nous. Le partenaire doit préserver ou construire son autonomie dans ses choix d'initiatives, de projets, de stratégies. Nous attendons aussi de lui qu'il nous renvoie une appréciation, une opinion, une expertise « située » c'est-à-dire pleinement représentative de la situation physique, sociale et économique dans laquelle il évolue, même si celle-ci est souvent bien précaire.
La confiance, c'est aussi celle que nous font nos donateurs, année après année. Cette confiance nous la recevons comme un grand honneur qui nous est fait : nous nous voyons confier des dons, petits et grands, dans un objectif très noble : réduire la grande pauvreté dans les pays les plus démunis de la planète, être leur porte-parole. Et finalement nos donateurs ont la même démarche vis-à-vis de nous que celle que nous avons vis-à-vis de nos partenaires : ils ont fait l'effort, et nous les en remercions, de nous connaître, de nous distinguer parmi d'autres ; ils ne demandent pas seulement des rapports et des comptes-rendus financiers ; ceux-ci sont pourtant indispensables et certifiés chaque année par un commissaire aux comptes et le Comité de la Charte. Ils demandent aussi à être interpellés, à ce que nous leur renvoyons l'image qu'a notre société dans les pays pauvres. Finalement, ils nous font confiance comme nous faisons confiance à nos partenaires.
On voit donc que cette confiance est essentielle dans les deux relations que nous entretenons ici avec nos donateurs, là-bas avec nos partenaires. Elle est aussi exemplaire d'un monde que nous voulons construire jour après jour : nos relations de voisinage, de commune à commune, de nation à nation doivent aussi se bâtir dans la confiance ; elle est aussi rassurante pour tous ceux qui nous observent et nous voient pratiquer la solidarité : sans angélisme, en possédant bien entendu une expertise à la fois locale et globale, il est possible d'agir et de réduire concrètement la grande pauvreté.
L'assurance que l'on se peut se fier à quelqu'un ou à un organisme : ce qui fait le succès de notre démarche, c'est finalement cette confiance en cascade, du donateur au bénéficiaire, qui permet de relier un individu ici à un individu là-bas. C'est aussi la démonstration que la démarche personnelle permet un effort collectif dont va bénéficier chacun : aussi bien les plus pauvres, là où ils vivent, que nous-mêmes, partie prenante de l'effort de solidarité.
Un don sans confiance n'est pas un véritable don : il crée un état de dépendance et ne saurait être efficace à moyen et long terme. Mieux vaut parler de don en confiance, qui met alors en lumière notre inter dépendance avec tout un chacun : notre prochain dépend de nous, et nous dépendons aussi de lui. Le reconnaître rend chacun beaucoup plus fort, et participe à la construction d'un monde solidaire.
Antoine Malafosse
Délégué Général
CCFD - Terre Solidaire