Noël contre la faim

Numéro 212 - avril 2006

 

Rédigé le 24 mai 2007

Les migrants, sous-citoyens du monde ?

L'approche utilitariste de l'immigration (l'immigration choisie) cantonne les migrants dans un rôle inférieur. En-deça de notre seuil d'indignation. Dossier.

Les politiques migratoires européennes restent inspirées par une crainte de l’ouverture sur le monde, par des sociétés crispées sur des identités figées.

La mobilité humaine est intimement liée à l’unification du monde, à l’accélération des échanges, mais dans ce nouvel ordre, les migrants des pays pauvres n’ont aucun droit.
Le résultat du « prétendu » réalisme des pays européens est une politique de plus en plus dure, opposée à ses prétentions humanistes.

Un jeune Africain, la face posée contre les aspérités rugueuses des rochers d’une plage européenne, semble dormir, indifférent au bruit de l’hélicoptère des gardes-côtes espagnols qui passe au-dessus lui. Tranquillité trompeuse : il est mort, noyé, d’avoir trop cru à son rêve d’Europe. Comme sont morts déjà des milliers d’Africains partis à la recherche de leur salut dans des embarcations de fortune.

La scène est brutale, à l’image du drame qui se joue chaque jour à nos frontières, relaté de temps à autre, en quelques secondes, dans les journaux télévisés. Lointaine et proche, cette tragédie pose à une Europe inquiète une question : comment réagir face à l’immigration ?

En France, comme dans les autres pays d’accueil, le débat suscite les passions et sert régulièrement de fonds de commerce électoral pour tenter de capter une frange de l’opinion troublée, sinon révulsée, par la présence d’étrangers sur son sol. S’il est revendiqué par les partis populistes et xénophobes qui se posent en défenseurs de l’identité nationale et de la primauté des intérêts des nationaux, voire de la supériorité de la civilisation européenne, chrétienne et blanche, le rejet de l’immigration imprègne peu à peu le paysage politique. En témoigne la progression de ces formations de scrutin en scrutin. Ou, plus insidieux, des postulats de l’extrême droite. Un sondage, publié le 15 décembre par le quotidien Le Monde, révélait que 63 % des Français estiment que « il y a trop d’immigrés en France », et 48 % que « on ne se sent plus vraiment chez soi en France ».

Cette perception négative de l’immigration se nourrit des craintes suscitées par les figures successives de l’altérité, d’une longue tradition d’hostilité à l’encontre de l’étranger non-Européen qui menacerait l’ordre social, politique, moral et culturel, et l’identité nationale.

Des hantises, revivifiées, il est vrai, par la crise sociale, le sentiment de vulnérabilité dans une économie mondiale en pleine mutation et un contexte international dominé par l’agenda de la « lutte contre le terrorisme ». Les images d’assauts contre les clôtures de l’enclave de Melilla entretiennent l’image de la forteresse assiégée.

Obsession de l’invasion

Difficile d’extirper le débat sur l’immigration de cette obsession de l’invasion et des vieux démons de racisme. Depuis 1974 pourtant, la France a mis fin à l’immigration de travail. Mais contrairement aux prévisions, les immigrés algériens, marocains ou maliens ne sont pas retournés au pays. Puisqu’on avait fermé la porte derrière eux, ils ont préféré rester et faire venir leur famille pour jouir de la prospérité qu’ils avaient contribué à bâtir, et conserver les avantages de la position ambivalente de l’émigré, déjà étranger à la société qu’il a quittée, mais considéré pour les apports matériels qu’il est en mesure de distribuer.

Des problèmes mal anticipés ont commencé à se poser dans une Europe qui, en dépit d’une Histoire riche en mouvements et en échanges, n’a pas construit d’elle-même l’image d’un continent façonné par les apports extérieurs (à la différence des États-Unis ou du Canada). À partir des années 1980, les partis xénophobes ont commencé à prospérer sur ce terreau et les thèmes nauséabonds du retour forcé.

Entre l’interpellation xénophobe et une fidélité revendiquée aux valeurs humanistes, les politiques migratoires ont tenté de trouver la porte étroite d’une générosité réaliste. Même si les gouvernements de gauche et de droite ne cessent de légiférer, les politiques migratoires françaises s’articulent avec constance autour du même triptyque depuis bientôt trente ans : contrôler l’accès au territoire, intégrer les immigrés déjà présents, favoriser le développement des pays d’origine pour tarir le flux d’immigration.

Pourtant, ce « réalisme » revendiqué ne cesse d’échouer. Les flux ne tarissent pas. Les tensions internes ne se sont pas apaisées, les thèses xénophobes progressent, et les différentes formes d’aide au « développement » liées à la politique migratoire sont des fiascos retentissants. Pire, les restrictions de circulation pour les ressortissants des pays pauvres ont créé un marché, celui du passage illégal de frontières, et livré des migrants vulnérables aux trafiquants et aux réseaux mafieux.

Un authentique réalisme

Le réalisme consisterait alors à reconsidérer la migration dans la perspective d’un monde plus ouvert où la mobilité humaine est devenue une donnée permanente, où l’on part de chez soi pour mieux pouvoir y revenir, où un Africain entend, comme tout citoyen du monde, vivre à l’étranger une expérience profitable, alterner les séjours. Un monde où il n’est plus inconcevable de se sentir lié par des appartenances multiples. Un monde inégal où la migration est un moyen de redistribution...

Il est temps d’en finir avec les idées fausses qui se paient en monnaie de chair et de sang. Un authentique réalisme conviendrait que, même si elle doit être réglementée, la liberté de circulation est le seul principe acceptable, qu’aucune identité n’est immuable et que les sociétés changent, enfin qu’une politique migratoire doit être bénéfique à tous.
Que vaudrait l’identité européenne si, pour se préserver, elle devait laisser toute la place à ses vieux démons ?

Thierry Brésillon

EUROPE
L’ILLUSION DE LA MAITRISE

En prétendant prévenir les drames de l’immigration clandestine, l’Europe déploie un arsenal impressionnant pour tenir à distance les pauvres des pays du Sud, quitte à provoquer davantage de tragédies.

Depuis quelques semaines, les gardes-côtes espagnols interceptent des embarcations remplies d’immigrants clandestins partis de Mauritanie pour tenter de rejoindre les îles Canaries. C’est l’effet le plus tangible de la répression accentuée par la police marocaine, des tentatives d’immigration clandestine vers l’Europe.

Au départ, le point de passage naturel était le détroit de Gibraltar, 14 kilomètres entre l’Afrique et l’Europe, et pourtant des centaines de noyés dans des embarcations de misère, les pateras. Nouvel Eldorado européen, l’Espagne en plein rattrapage, où les migrants trouvent à s’employer dans l’agriculture notamment, a alors mis en place le système de radars et de patrouilles, opérationnel depuis 2002. En 2005, il a permis d’intercepter 90 % des tentatives de passage. La pression s’est portée alors sur les deux enclaves espagnoles, isolées par un double grillage électrifié et un système de contrôle.

Tour de vis dans la répression

Sous pression européenne, les autorités marocaines ont multiplié les opérations de traque. Tandis que l’Espagne double la hauteur du grillage, le Maroc envisage de construire un mur et de creuser un fossé. D’individuelles, les stratégies de passage deviennent alors organisées. Nouveau tour de vis dans la répression. Résultat, les morts du mois d’octobre tombés sous des tirs à balles réelles.

La route maritime, elle, s’est déportée plus au Sud, par Laayoune, direction le continent, ou les îles Canaries. Désormais, c’est donc par Nouadhibou que s’organisent les départs. Toujours plus loin, toujours plus dangereux.

De prime abord, la politique européenne affiche pourtant des objectifs salutaires : « Prévenir les tragédies humaines », porter secours rapidement aux embarcations en détresse, lutter contre les filières d’immigration clandestine et les trafics humains qui exploitent le désir d’Europe des jeunes d’Afrique ou d’ailleurs.

Les objectifs affichés sont pourtant généreux : « Promouvoir la synergie entre la migration et le développement », « L’immigration est source d’enrichissement culturel et social ». Mais les engagements pour le développement restent loin des ambitions (mesure phare : ouvrir davantage le secteur des envois de fonds privés à la concurrence pour accroître le montant des transferts des migrants vers leur pays d’origine).

Criminalisation de la migration

Le reste tient dans des euphémismes technocratiques. « Gérer les flux migratoires », « Réadmission », « Externalisation »... et une réorientation de la coopération Nord-Sud en Méditerranée vers la mise en œuvre d’un arsenal impressionnant pour que les migrants ne puissent pas atteindre le territoire européen. Même la Libye, hors de tout dispositif de partenariat régional, mais plaque tournante de l’immigration clandestine à destination de l’Italie, est courtisée pour devenir l’un des gendarmes de l’Europe...

Dans cette lutte contre l’immigration clandestine, produite par des années de restriction des conditions d’entrée et de séjour, les États du Maghreb et leurs voisins sont des alliés obligés. Obligés de réadmettre leurs nationaux et tout autre migrant qui aurait transité par leur territoire. Obligés de consacrer des moyens policiers à la traque aux clandestins. Cette coopération est devenue de facto une condition de l’aide au développement.

Mise à distance des migrants, rationalisation de la sélection des personnes admises à rentrer sur le territoire, implication des États limitrophes de l’Union européenne dans la gestion des flux, au bout de cette logique : les camps pour étrangers. Tony Blair avait déjà proposé au Conseil européen de Thessalonique en 2003, de renvoyer vers des centres de transit installés hors d’Europe, les demandeurs d’asile pour y traiter leur dossier. Rejetée parce qu’elle posait encore des problèmes techniques, financiers et diplomatiques, l’idée fait son chemin néanmoins.

L’enferment des étrangers

Elle s’inscrit surtout dans une tendance à banaliser l’enfermement des étrangers. Depuis quelques années, sur l’île de Malte, membre de l’Union européenne, tous les immigrants clandestins interceptés dans leur trajet vers l’Italie sont placés dans des centres fermés, pour plusieurs mois, voire plusieurs années. Une condamnation sans procès... et sans crime !

La carte établie par le collectif Migreurop (voir le site) recense tous les types de lieux dans lesquels sont assignés les étrangers. Zone d’attente pour demandeurs d’asile, centres de rétention administrative avant expulsion, lieux de contraintes pour étrangers indésirables... leur nombre exprime l’ampleur des efforts déployés pour tenir à l’écart les pauvres du Sud hors de l’Europe. Seules les associations de défense des étrangers tentent de faire entendre la voix de ces indésirables.

Th.B.

***

PEUT-ON CHOISIR SES IMMIGRÉS ?

Un projet de loi propose de sélectionner les migrants nécessaires à la compétitivité de l’économie française. Mais précarise les droits des étrangers, en particulier le droit à vivre en famille.

« Subir : être soumis malgré soi à ce qui est prescrit, ordonné, imposé : endurer. » Si l’on croit l’intention affichée de passer d’une immigration « subie » à une immigration « choisie », voilà, selon la définition du Petit Larousse, ce qu’ont infligé à la société française, jusqu’à présent, les familles des migrants qui se sont installées au bénéfice du regroupement familial, les déboutés du droit d’asile, les immigrés clandestins... Quand on connaît le calvaire, le dédale kafkaïen des démarches administratives, l’humiliation aux guichets des préfectures, qu’il leur a fallu affronter pour gagner le droit de séjourner en France, ce vocabulaire fait frémir.

Les étrangers utiles

L’avant-projet de loi présenté le 9 février dernier par le ministère de l’Intérieur entend renouveler radicalement la politique migratoire française en rouvrant la porte de l’immigration de travail fermée officiellement depuis 1974, en se donnant les moyens de sélectionner les étrangers utiles à l’économie française, et en réduisant drastiquement l’immigration choisie par les migrants.

Le regroupement familial deviendrait plus difficile encore, la régularisation après dix ans de séjour ou en raison d’attaches personnelles fortes, serait impossible. Les mariages entre Français et étrangers n’ouvriraient droit à une carte de séjour temporaire qu’après un retour du conjoint au pays d’origine et l’obtention d’un visa de long séjour et la carte de résidence ne serait attribuée qu’après trois ans. Les personnes venues se faire soigner en France n’auraient plus le droit de pouvoir exercer une activité..., la liste des restrictions est longue (1).

Renforcer le pillage
Côté ouverture, les compétences nécessaires au marché du travail se verraient gratifiées de carte de séjour liée au contrat de travail. En revanche, on déroulerait le tapis rouge pour les gens qui pourraient contribuer au « rayonnement de la France » : délais raccourcis pour l’obtention des titres de séjour et le regroupement familial, création d’une carte « compétences et talents ».

Les autres pays européens font des choix similaires. Centrés sur leurs intérêts, ils « font totalement l’impasse sur la prise en compte du développement des pays sources [d’émigration, ndlr], estimait en 2002, Maxime Tandonnet (Confluences, L’immigration bouscule l’Europe, n° 42, été 2002). Les nouveaux choix de l’Europe ne peuvent que renforcer le pillage des forces vives et des ressources intellectuelles du Sud, poursuivait ce haut fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, et contribuer ainsi en toute bonne conscience à l’aggravation des inégalités planétaires, à la paupérisation et à l’instabilité de certaines régions ».
On peut nuancer le propos en rappelant que le choix d’un séjour de travail ou d’étude relève aussi des stratégies des migrants pour renforcer leur capital financier, intellectuel ou humain.

Conception utilitariste
Cette conception utilitariste de l’immigration s’inscrit dans l’Histoire longue du recours à la main-d’œuvre des pays pauvres pour dépasser les blocages de la croissance européenne, sous des formes qui ont, certes, fortement varié — l’esclavage aux XVIII et XIXe siècles dans les plantations, les ruraux spoliés dans les colonies, les paysans polonais faméliques amenés en wagons à bestiaux pour travailler dans les mines et renvoyés de même après la crise de 1930, les Maghrébins recrutés à tour de bras par les organisations patronales dans les villages de l’Atlas et de Kabylie, jusqu’aux clandestins tamouls, chinois, marocains, maliens... indispensables aujourd’hui à la compétitivité des certains secteurs tels que l’agriculture, la restauration ou la confection.

Une constante demeure. Dominés, vulnérables, ils constituent un facteur de production peu coûteux et facilement ajustable en cas de crise. Alors quand les immigrés des Trente Glorieuses ont pris leur destin en main et contrarié le schéma habituel, ils ont subverti un ordre profondément enraciné dans l’imaginaire d’une bonne partie de la société française, suscitant les réactions que l’on connaît.

Complaire à l’opinion
La loi en cours de préparation veillera donc à ce que le scénario ne se reproduise pas. La communication autour des objectifs d’expulsion vise à complaire à une opinion pour qui la présence d’étrangers visibles en France reste une anomalie. Dérisoires au regard du nombre de clandestins en France (entre 200 et 400 000), les objectifs d’expulsions (25 000 en 2006) font payer aux étrangers le prix de cet affichage démagogique (lire Fdm, n° 208).

En s’avançant sur la gestion du travail des étrangers en France, on se hasarde sur le terrain mouvant des changements considérables que la mondialisation induit sur le fonctionnement de l’économie. Le moins que l’on puisse dire est que les États, en dépit des discours incantatoires sur la maîtrise de l’immigration, sont toujours en retard sur le fonctionnement du marché, déterminé par des stratégies d’entreprises transnationales, les délocalisations, les différentiels énormes dans le coût de la main-d’œuvre, mais aussi des mouvements de population qu’aucune stratégie de contrôle ne parvient à canaliser.

Ils ont choisi la France

Un rapport du Conseil d’analyse stratégique (qui vient de succéder au Commissariat général au Plan) conteste d’ailleurs partiellement l’approche qui sous-tend la prétention à maîtriser la mobilité de la main-d’œuvre, en suggérant entre autres, que les « immigrants pour motifs familiaux disposent de titres de séjour qui les autorisent à travailler » et pourraient donc d’autant mieux répondre aux tensions sur le marché du travail qu’ils sont deux fois plus touchés par le chômage, ou bien que la législation actuelle confine dans l’illégalité les travailleurs de certains secteurs d’activité.
Un débat à peine entrouvert, contaminé par des considérations de politique intérieure, mais dont les étrangers qui ont choisi la France, même si la France ne les a pas « choisis », ne cessent de faire les frais.

Th.B.

***

Légaux/illégaux ?
Les politiques migratoires européennes s’accordent à distinguer les immigrés en situation régulière et les migrants illégaux. Promettant aux premiers une intégration d’autant plus facile que la répression de l’immigration irrégulière sera sévère. Cette distinction qui semble raisonnable, pèche par quatre omissions.

• Cibler les clandestins comme la cause des problèmes créés par la présence étrangère, occulte tout simplement le fait qu’ils ne violent la loi (comme les 60 000 déboutés du droits d’asile) que parce que les restrictions des conditions d’entrées et de séjour ont suscité des stratégies de contournement.

• Ensuite, prétendre que les étrangers en situation régulière seront d’autant mieux perçus que les autres auront été écartés, fait l’impasse sur le fait que la chasse aux clandestins repose sur une suspicion systématique de toute personne d’apparence étrangère. Même en situation régulière, même de nationalité française, une personne d’origine étrangère est en permanence appelée à justifier de sa situation.

• Les restrictions de circulation affectent en premier lieu les étrangers en situation régulière pour qui il est presque impossible d’entretenir des relations familiales, personnelles ou professionnelles transfrontalières.

• Enfin les problèmes dits « d’intégration » sont essentiellement le résultat de choix d’urbanisme des années 1960 et 1970, ou la résultante de problèmes sociaux français : chômage structurel, voire discrimination dans les différentes étapes de l’insertion sociale (travail, logement...).
Croire que l’on va réparer par les crispations d’aujourd’hui, les erreurs de trente ans, c’est préparer les problèmes de demain.

***

La chasse est ouverte
Une circulaire du 21 février dernier définit les conditions pour les arrestations d’étrangers en situation irrégulière : à leur domicile, dans les locaux d’associations, dans les foyers et résidences collectives, jusque dans les blocs opératoires des hôpitaux.
Elle autorise aussi des procédés destinés à piéger ces étrangers par des convocations d’apparence anodine dans les préfectures pour les y interpeller en vue de leur éloignement.
« Même si, à force d’inhumanités, l’administration parvient à expulser davantage d’étrangers, elle en éloignera de toute évidence moins qu’il n’y aura de nouveaux arrivants. Dissuadés d’avance, en raison des dangers qui vont peser sur eux, de se signaler, ils rejoindront leurs compatriotes déjà privés de papiers. C’est ainsi qu’au nom d’une illusoire répression de l’irrégularité, on finit par la développer », s’insurge le Gisti.

***

LE DÉVELOPPEMENT : UNE ALTERNATIVE ?

Il y a un lien entre les déséquilibres de la planète et la migration. Mais instrumentaliser l’aide au développement pour empêcher l’immigration est voué à l’échec.

La migration est souvent présentée comme l’effet mécanique du sous-développement. Les migrants fuyant pauvreté, misère, désordre social, il suffirait d’injecter des moyens pour le développement pour tarir les causes la migration. L’idée doit autant au tiers mondisme, fervent de solidarité internationale... qu’à l’extrême droite qui fait du développement, le paravent de son rejet de l’étranger.

« L’aide au retour doit être d’autant plus forte que les difficultés d’intégration sont plus grandes. En pratique, les mesures d’aide doivent être réservées en priorité aux ressortissants des régions dont la civilisation et le niveau de développement sont les plus éloignées des nôtres : monde islamique, Afrique, Asie ». Cet extrait du chapitre « Organiser le co-développement négocié » du programme Front national incite donc à considérer avec circonspection le lien couramment établi entre politique migratoire et développement.

Depuis le « million Stoleru », une somme de 10 000 francs proposée à tout travailleur immigré souhaitant rentrer au pays après 1978 et la fin de l’immigration de travail, les mécanismes se sont beaucoup perfectionnés.
Cette première initiative avait totalement échoué. Elle n’avait suscité que deux mille demandes. Associé ensuite à des plans sociaux, ce système avait bénéficié à 13 000 chômeurs, 46 000 salariés, dont 39 % de Portugais et 45 % d’Espagnols. Autant dire, marginalement à la population qu’il était censé inciter à quitter la France. Devenu au fil des ans plus sélectif, il n’aura eu qu’un impact marginal. L’arrivée de la gauche au pouvoir va changer les termes – on parle d’aide « à la réinsertion » – pas la logique.

L’idée d’aider au retour pour tenter d’inverser les flux jettera ses derniers feux avec les dix centres de formation-retour, créés au Sénégal et en Algérie en 1993. Les centres algériens accueilleront trente-trois stagiaires ! En 2001, douze personnes bénéficieront d’une aide à la réinsertion, avant que le mécanisme ne soit abandonné.
Faute de pouvoir les inverser, les politiques migratoires vont tenter de tarir les flux, d’éradiquer les causes de la migration avec des mécanismes d’aide au développement.

Le gouvernement de Michel Rocard (1988-1991) va mener une première série d’expériences dans la vallée du fleuve Sénégal en lien avec les associations de migrants. Mais les procédures bureaucratiques sont lourdes, peu adaptées aux réalités souples de ces acteurs transnationaux qui vont accéder peu à peu à un statut reconnu, celui des Osim, Organisations de solidarité internationales issues de la migration.

Mais il faudra du temps encore pour dégager cette forme de coopération originale, baptisée le co-développement, de ses arrière-pensées. Sans nuance, Charles Pasqua de retour aux affaires en 1995, a proposé aux associations de Maliens d’orienter des clandestins vers un mécanisme de soutien à la réinsertion, en échange d’un engagement à ne pas revenir en France. Dix candidats.

Co-développement

Plus conceptualisé, le rapport de Sami Naïr à Jean-Pierre Chevènement va tenter de relancer le co-développement de manière ambitieuse en proposant un dispositif permettant aux migrants de s’investir dans le développement de leur région, d’associer les États d’origine, les collectivités locales... Mais, le destinataire du rapport, le ministre de l’Intérieur, trahit bien l’intention : le but est de réduire les flux en diminuant les écarts de développement. Directement associé, à l’incitation au retour des candidats recalés lors de l’opération de régularisation, le co-développement façon Chevènement échoue sur le même écueil.

C’est que sa logique butte sur une contradiction : alors qu’il cherche à les fixer, les migrants s’inscrivent dans un projet de circulation. Car le lien entre développement et migration est moins sommaire que cette simple image de vases communicants. La migration est certes un moyen pour des régions enclavées d’accéder aux ressources qui ne sont pas immédiatement à leur portée, mais plus d’échanges, plus d’ouverture, plus de développement suscitent aussi plus de mobilité.

Le contre-exemple centraméricain (lire ci-dessous) montre que le « développement » entendu au sens ultra-libéral accentue même la migration.

Instrumentaliser le développement au bénéfice d’un projet de limitation des flux migratoires est donc illusoire. Tant que les politiques commerciales, agricoles détruiront les économies populaires et les agricultures paysannes, aucune prime, aucun projet n’endiguera les flux migratoires.

TH.B.

***

Amérique centrale, le contre-exemple
Plus de deux millions de Salvadoriens vivent aux États-Unis, venus d’un pays de 6 millions d’habitants. Malgré la fin des conflits en Amérique centrale dans les années 1990 et la mise en place de traités de libre-échange censés favoriser le développement de la région, l’émigration vers les États-Unis ne se tarit pas. En octobre 2005, un rapport de l’Organisation internationale des migrations au Guatemala révélait que « les remises de fonds, la migration et le libre-échange permettaient tous trois de faire reculer la pauvreté ». En quittant leur pays, les émigrés laissent des emplois vacants et en envoyant de l’argent, ils contribuent à sortir leur famille de la pauvreté.

Une vision qui fait l’impasse sur le type de développement que génèrent ces transferts de fonds. En 2004, alors que l’Alena (Zone de libre-échange entre le Mexique, les États-Unis et le Canada) fêtait ses dix ans, de nombreux observateurs montraient qu’en dépit d’un doublement des échanges commerciaux entre les pays, les inégalités s’y étaient creusées.

Au Mexique et désormais dans toute la région, la croissance économique et les milliers d’emploi créés dans les maquilas ne constituent curieusement pas une perspective d’avenir pour les travailleurs, qui continuent de vouloir partir à tout prix. Aujourd’hui, les campagnes salvadoriennes manquent cruellement de main-d’œuvre et des milliers d’enfants ne reçoivent de leurs parents que quelques billets verts en guise de nouvelles.
Raphaële Bail

Article mis en ligne le 8 avril 2006

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