CCFD-Terre Solidaire

Numéro 218 219 - janvier février 2007

 

Rédigé le 19 février 2007

Mali. En quête d’eldorado

FDM Janvier-février 2007 Depuis longtemps, tout l’Ouest de l’Afrique est traversé par des hommes en mouvement. Mais pour la jeune génération, sans avenir profesionnel, le départ pour l’Europe, est devenu la seule planche de salut. Quitte à risquer sa vie.

“Nous sommes un peuple de voyageurs ! », aiment à rappeler les Maliens. Depuis longtemps tout l’ouest de l’Afrique est traversé par des hommes en mouvement : les commerçants sur les routes séculaires des caravanes entre les deux rives du Sahara ; les éleveurs nomades à la recherche de pâturages et de points d’eau ; les paysans des régions les plus arides, installés dans les grandes villes, à la saison sèche, pour y gagner de quoi tenir jusqu’à l’hivernage ; les Sahéliens pour lesquels l’Afrique côtière a longtemps fait figure d’eldorado...
Pour les Soninkés de la région de Kayes (ou du Guidimakha voisin en Mauritanie), c’est même traditionnellement une stratégie : l’un des membres de la famille est chargé de constituer un capital avant de rentrer et d’ouvrir la voie à son successeur. Pour bien des Maliens, prendre la route, tenter l’aventure est chargé d’une valeur initiatique : « Celui qui ne part pas est un moins que rien ! ». Cet imaginaire sert de toile de fond à l’émigration aujourd’hui. Avoir un membre de la famille installé à l’étranger reste un honneur, un privilège convoité.
Certes, la polarisation entre un continent pauvre et un continent riche explique l’existence et la direction d’un mouvement migratoire. Mais le lien entre pauvreté et émigration n’a rien de mécanique. Les paysans des régions cotonnières du Mali, par exemple, même rudement éprouvés par l’affaissement des cours mondiaux, ne rêvent pas d’exil. Ils croient encore au potentiel de leur terre pour peu qu’ils aient les moyens de la mettre en valeur. De même, on trouve peu de Gabonais parmi les migrants. La tradition du voyage, l’existence de réseaux familiaux ou personnels établis à l’étranger sont déterminants. Surtout, émigrer est avant tout un projet individuel, le produit d’une histoire personnelle dont aucune n’est semblable. Mais pour toute une génération de jeunes sans perspective professionnelle, le besoin de partir tenter sa chance en Europe est quasi-obsessionnel.

« On part pour laver la honte »

D’autant que chacun connaît un frère, un cousin, un voisin qui a réussi, gagné, après quelques années, de quoi investir pour lancer son affaire, construire une maison, offrir à ses parents le pèlerinage à La Mecque ou mettre leurs vieux jours à l’abri du besoin... Jeune diplômé en économie, peintre en bâtiment, mécanicien, vendeur de disques à la sauvette, abonnés à la nécessité de trouver chaque jour les 1 000 francs CFA (100 franc CFA vaut 0,15 euro) pour leur pitance, tous reprennent le même refrain : « La solution à mes problèmes se trouve en Europe ! »
« Notre but n’est pas de nous installer en France, explique ce conducteur de bus embauché au jour le jour. C’est de rassembler les moyens de travailler ici. Si je pouvais m’acheter un camion, je n’aurais pas de raison de partir. Mais je dois bien trouver le soubassement de la famille. »
« Devenir un migrant, explique Mamadou Diakité (fondateur de l’association Aide), est d’abord un processus psychologique. Jour après jour, un jeune voit ses parents fatigués, sa famille dans le besoin. Il ne trouve que des petits métiers pour survivre. Dans la force de l’âge, il souffre de se sentir inutile. Il voit son pays gâté par le népotisme et la corruption. Tout cela le ronge. Alors, pour accomplir quelque chose, pour donner une valeur à son existence, il ne voit pas d’autre issue que de quitter le pays. » « On ne part pas pour la richesse, soupire un jeune migrant camerounais, mais pour laver la honte. Je sacrifie ma vie pour que ma famille ait à manger, pour que ma petite sœur n’ait pas à se prostituer. »
Sacrifier sa vie ! Car choisir l’exil, c’est choisir d’entrer dans une longue succession d’épreuves. Pour ceux qui veulent croire encore dans la possibilité d’entrer légalement en Europe, il faut affronter la liste rédhibitoire de documents exigés pour obtenir un visa puis, la plupart du temps, l’humiliation d’un refus sans explication, même avec un dossier complet, constitué parfois par « coxeur », un intermédiaire, moyennant deux, trois millions de francs CFA.

Affronter le désert

Alors, il faut tenter le passage clandestin. D’abord, réunir les moyens de commencer le voyage. Emprunter à un parent déjà installé de l’autre côté. Vendre un terrain, ou bien épargner dur. Pour les plus commerçants, se constituer un stock de marchandises et le vendre à travers l’Afrique de l’Ouest. Passer quelques années à Libreville, à Abidjan pour faire fructifier une petite affaire.
Puis monter à Gao et chercher le chemin vers l’Algérie et le Maroc. Ou bien vers le Niger et la Libye. Se mettre entre les mains de la filière de l’émigration clandestine. Un milieu interlope avec ses figures rocambolesques : rabatteurs, logeurs, transporteurs, passeurs, qui connaissent toutes les combines. Ils font fabriquer des faux visas, trouvent les tampons officiels, se ménagent la protection des autorités bien placées pour qu’on laisse passer leur convoi.
Enfin, le migrant doit affronter le désert. « Traverser le Sahara, c’est la guerre ! ». Le racket à chaque étape du voyage. Les attaques par les bandes de brigands. L’accident qui vous laisse sans nourriture, sans eau – on raconte quelques histoires d’anthropophagie. Il faut parfois faire étape à Tamanrasset, ou à Alger le temps de reconstituer le capital pour continuer. Puis passer au Maroc.
Enfin, si l’on a survécu, si l’on n’a pas été arrêté en route ou abandonné par son guide, laisser son passeport au passeur, et parfois tout l’argent qui vous reste, avant d’embarquer vers l’Espagne.
Depuis que les enclaves de Ceuta et Melilla sont devenues quasi impénétrables, depuis que les systèmes de surveillance espagnols repèrent les embarcations dans le détroit de Gibraltar, les émigrants ont changé de routes. Ce sont les côtes de Mauritanie, puis du Sénégal qui ont vu affluer les clandestins en chemin vers les îles Canaries. Un trajet de plusieurs centaines de kilomètres sur des coques de noix. Entre janvier et juillet 2006, on estime à 24 000 le nombre d’Africains débarqués aux Canaries. Près de la moitié n’arriveraient jamais à destination. En clair, plusieurs milliers de personnes sont probablement mortes en quelques mois au large des îles espagnoles !
Une fois passé en Europe, c’est un autre cauchemar qui commence. La vie dans l’illégalité. Le travail clandestin avec les papiers d’identité d’un autre auquel il faut reverser sa part. Vendre du maïs grillé dans la rue comme la petite fille de la plus pauvre des familles maliennes, faire le vigile, le livreur ou le manœuvre sur les chantiers avec parfois un diplôme d’université en poche. Dormir à quinze par chambre dans des logements insalubres. « Il faut savoir supporter tout ça. De toute façon, même clandestin, on gagne chaque jour ce qu’on met parfois un mois à gagner en Afrique ! »

La hantise de l’arrestation

Il faut vivre aussi dans la hantise de l’arrestation. Surtout en France. Être ramassé un matin en descendant acheter du lait à sa fille, ou dans un banal contrôle de métro. Ne même pas pouvoir aller récupérer quelques affaires. Conduit dans des centres de rétention surpeuplés aux conditions inhumaines, avant d’être expulsé. Et, au bout de la route, affronter la honte. Revenir comme un mendiant, passer pour un raté.
Pendant que la France expulse, l’Algérie et le Maroc refoulent les clandestins par centaines pour maintenir les Africains hors de l’Europe. Tous les témoignages convergent pour décrire un calvaire où la dignité humaine est bafouée. Des refoulés Camerounais racontent : « Nous sommes jugés en arabe, on doit signer un procès verbal auquel on ne comprend rien, sous la menace des matraques. Pendant deux mois, nous sommes transférés à travers toutes les préfectures du pays d’Oran à Tamanrasset, dans des camions bondés, de cellule en cellule où l’on doit vivre parfois jusqu’à cent cinquante avec un sachet de lait et un pain pour sept. » La palme revient au commissariat d’In Salah, la terreur des migrants. « Là-bas, le commissaire nous avertit qu’il est le seul dieu ici. Il nous oblige à acheter ce dont on a besoin dans la boutique et il se paie sur notre argent avant de nous transférer à Tamanrasset. Quand le quota de refoulés est atteint, on nous expulse. On nous prend nos passeports et tous les biens qu’il nous reste et on nous met dans un camion, avec une baguette par personne pour deux jours. Enfin, on nous balance à Tinzawatine, à la frontière malienne. C’est un coin horrible. On n’a aucun moyen de partir de là. Certains meurent, d’autres deviennent fous. »
Dans le no man’s land entre les deux frontières, s’est créé un petit monde, comme une île de pirates, avec ses « présidents » et ses « gouvernements » qui vivent de ce qu’ils prélèvent sur le trafic de l’émigration clandestine. Pour sortir de cet enfer, les refoulés doivent souvent marcher 150 kilomètres jusqu’à Kidal. Là, la police s’arrange pour qu’ils puissent parvenir à Gao. Le Mali est ainsi devenu un pays de blocage pour les Africains non-Maliens pris dans un piège à double mâchoire. D’un côté, cette « route de la mort » qu’ils n’ont de toute façon pas les moyens de reprendre. De l’autre, l’impossibilité de rentrer bredouilles, dans la honte, incapables de rembourser la dette contractée pour financer le voyage. C’est ainsi qu’à Bamako, on voit s’entasser par douzaines dans des chambres minuscules, des Camerounais, des Nigérians, des Congolais dont toute l’existence est dans une impasse.
Cette tragédie alarme Mamadou Diakité. « Non seulement il y a une situation d’urgence humanitaire, mais j’ai peur pour nos fragiles démocraties dans un proche avenir. Pour l’instant, toute l’énergie de ces jeunes est consacrée à essayer de passer en Europe. Tenter l’aventure quitte à risquer la mort, c’est une forme de révolte et de suicide. Mais quand il sera clair que la route de l’Europe est fermée, il n’y aura plus d’exutoire. Que deviendra alors leur désespoir ? »

Thierry Brésillon

Article mis en ligne le 16 février 2007

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