Numéro 236 237 - janvier février 2009

 

Rédigé le 6 janvier 2010

L’offensive contre Gaza, un crime de guerre ?

Juif, résistant, déporté à Buchenwald puis à Dora, ambassadeur, porte-parole de la Déclaration universelle des droits de l’homme, Stéphane Hessel est l’une des grandes consciences de notre époque. Un entretien réalisé avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 17 janvier 2009.

FDM : Vous avez qualifié l’offensive israélienne à Gaza de crime contre l’humanité, c’est un terme très fort.
Stéphane Hessel  : Les guerres doivent être menées en tenant compte du droit humanitaire défini par les Nations unies et par les Conventions de Genève, ce qui n’est absolument pas le cas pour l’armée israélienne vis-à-vis des Palestiniens. Quand l’armée israélienne, l’une des plus puissantes du monde, bombarde des hôpitaux où il y a des enfants, des quartiers très densément peuplés, sans doute parmi les plus peuplés du monde, avec des femmes et des enfants, il s’agit d’un crime de guerre et d’un crime contre l’humanité. Ces termes ont été définis par les Conventions internationales. Il existe même une cour criminelle, chargée de juger les personnes qui se sont rendues coupables de ce genre de méfaits.

Comment expliquez-vous la frilosité de la communauté internationale, qui semble comme pétrifiée face au gouvernement israélien qui depuis des années ne respecte pas les résolutions de l’Onu ?
Je m’en explique les causes, mais j’en suis profondément désolé. Je considère que nous - la France, l’Europe et la communauté internationale - n’avons pas réussi à faire respecter par Israël le minimum de droits que tout membre des Nations unies se doit d’appliquer. Nous sommes frileux, car nous gardons tous en souvenir toutes les horreurs dont les Juifs ont été les victimes du temps du nazisme et nous avons une sorte de mauvaise conscience qui nous empêche d’être aussi clairs et aussi nets que nous le devrions, lorsque Israël trahit toutes les valeurs sur lesquelles l’État d’Israël a été fondé. Son gouvernement n’a jamais donné la place qu’ils méritent à ceux de ses membres qui sont des véritables démocrates, qui sont les porteurs des véritables valeurs du judaïsme, des valeurs de contact et de respect de l’autre. Des hommes comme Michel Warschawski, comme Abraham Burg, des femmes comme Amira Hass* n’ont pas voix au chapitre dans le système israélien. Un clan politique très fermé, réservé aux gens qui appartiennent à un système qui place la sécurité d’Israël avant tout autre considération. Avec d’ailleurs une conception fausse de ce qu’est la sécurité d’Israël qui ne peut se fonder sur la seule force des armes, mais doit reposer sur la négociation et sur une sorte de contrat avec le pays voisin qui a besoin d’exister autant que lui.

Il faut donc négocier avec le Hamas ?
Je suis sévère à l’égard du Hamas et ses bombardements de tirs de roquettes sur le sud d’Israël, qui sont inadmissibles. Mais je considère qu’il ne faut pas s’étonner, qu’après des années d’occupation israélienne, de colonisation brutale, les gens protestent et s’organisent pour se défendre. Les Palestiniens donnent une certaine préférence à ceux qui se battent comme le Hamas par rapport à ceux comme le Fatah de Mahmoud Abbas qui n’obtiennent rien des Israéliens et essaient de se montrer aussi compréhensifs que possible à l’égard des occupants.
La grosse erreur de l’Union européenne et de la communauté internationale, c’est de n’avoir pas compris qu’en discutant avec le Hamas et en obtenant de lui des positions acceptables pour Israël, l’on aurait pu mettre un terme à ces bombardements du Hamas, brandis par Israël pour affirmer que toute négociation est impossible. Il est aussi certain que dans cette période préélectorale, les dirigeants israéliens qui ont envie d’être élus au mois de février ont besoin de se montrer particulièrement vigilants pour la sécurité de leur pays et être plus brutaux encore que les autres pour avoir plus de chances d’être élus.

Qu’attendez-vous de la communauté internationale ?
Il faut d’abord absolument obtenir un cessez-le-feu. On est en train d’y travailler et j’espère ardemment qu’on y arrivera. Je compte beaucoup sur l’impulsion donnée par le nouveau président des États-Unis : Obama, qui je l’espère, cessera d’apporter un soutien inconditionnel à un État qui viole les résolutions internationales. Il faut partir du droit international tel qu’il existe, formulé par le Conseil de sécurité, répété à diverses reprises par la Feuille de route, pas Annapolis : c’est-à-dire retirer les colonies de Cisjordanie - c’est une tâche rude pour Israël mais indispensable - et donner à la Palestine l’État dont elle a légitimement besoin. C’est l’intérêt d’Israël d’assurer sa sécurité grâce à la création d’un État palestinien qui deviendrait peu à peu un État partenaire. Ce n’est pas impossible.

Vous vous êtes rendu à Gaza deux fois au cours des derniers mois. Quelle situation y avez-vous trouvée ? Lors de visite en avril dernier, j’ai trouvé une bande côtière dépourvue de tout moyen de survivre, de tout moyen économique. Les frontières étaient fermées, il n’y avait plus de commerce, plus de pêche, car la mer était contrôlée par Israël, c’était déjà une situation dramatique. Lorsque nous sommes revenus en octobre, elle avait considérablement empiré : avec un pays pratiquement affamé, dépourvu de tout moyen de se développer et encore, c’était avant le 27 décembre. Aujourd’hui, il y a plus de 1 000 morts et 5 000 blessés. Je téléphone pratiquement tous les jours à des amis qui se trouvent là-bas et nous expliquent comment la progression de l’armée israélienne dans Gaza rend la vie des populations impossible : absence d’électricité, d’eau, de médicaments. Tout cela rappelle dangereusement des situations que nous avons connues dans d’autres pays, comme la Tchétchénie où l’on ne tenait aucun compte des populations massacrées et bombardées et où seul comptait les progrès de l’armée pour éradiquer l’ennemi.

Que diriez-vous aujourd’hui aux Israéliens qui n’acceptent pas ces évolutions indispensables et qui soutiennent massivement l’offensive.
Écoutez ceux de vos compatriotes les Warschawski, les Gideon Lévy *, qui comprennent la situation actuelle comme une phase importante de la vie d’Israël qui, à moyen terme, ne peut continuer d’exister qu’après des négociations, puis un accord avec les Palestiniens. N’écoutez pas les va-t-en-guerre, les faucons qui ont conduit Israël dans une situation de moins en moins acceptable pour le monde extérieur. Soyez attentifs à l’image de votre pays dans le monde qui devrait être l’image d’un pays non seulement démocratique, mais d’un pays qui a une conception humaine de lui-même et de ses voisins. C’est cette nouvelle éthique dont Israël a besoin, qui le ferait reparaître aux yeux du monde comme un pays avec lequel on est heureux de vivre et de discuter. C’est à cela que je voudrais rendre les Israéliens sensibles.
Je voudrais pour finir dire que la première chose qu’il faudra mettre en œuvre dès que le cessez-le-feu sera intervenu, c’est d’abord la reconstruction des maisons. Mais avec l’aide des ONG internationales et des organisations de développement comme le CCFD-Terre solidaire, et aussi beaucoup d’argent et d’efforts, cette petite bande de Gaza peut devenir une zone à développer. Il y a d’énormes potentialités, une des plus belles plages de la Méditerranée, mais aussi des ressources minières, des ressources agricoles, tout cela peut et doit être développé.

Propos recueillis par Hélène Jullien.
* Michel Warschawski est président du Centre d’information alternatives (AIC), Abraham Burg est un ancien président de la Knesset, Amira Hass et Gidéon Lévy sont journalistes au quotidien de gauche Ha’Aretz.

Article mis en ligne le 6 janvier 2009

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