Noël contre la faim

Numéro 254 255 - janvier février 2011

 

Ouganda : du microcrédit à la banque sociale

Il y a vingt-cinq ans, après la chute du dictateur Amin Dada, dans un pays exsangue, l’Église ougandaise s’engage pour contribuer à la réhabilitation économique et sociale du pays, en créant la Centenary Bank devenue depuis, le premier établissement de microfinance du pays. Pour cette formidable aventure, le clergé ougandais s’appuie sur le CCFD-Terre Solidaire et sur sa filiale financière la Sidi [1].

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« La mission de la Centenary Bank est tout à fait simple, du moins sur le papier : en tant que premier organisme de microcrédit du pays, il s’agit d’aider les plus pauvres parmi les pauvres en leur donnant accès, notamment dans les zones rurales, à un compte en banque et à des micro-crédits. Nous contribuons ainsi au développement des communautés de base et de ce point de vue, c’est un grand succès », se félicite, lors d’un entretien téléphonique, Cyprian Kizito Lwanga, l’archevêque de Kampala, qui fait autorité au sein du Conseil d’administration de ce qui est devenu la cinquième institution bancaire et le premier établissement de microfinance d’Ouganda.

Se démarquant des pratiques des autres banques du pays, la Centenary Bank fondée par l’Église, dans un pays où un tiers de la population est catholique, permet à tous les Ougandais d’ouvrir un compte, même à ceux qui disposent de moins de dix euros. « Mettre à disposition un compte en banque où l’épargne sera en sureté est le premier service à offrir dans les pays du Sud où les faillites bancaires, plus ou moins frauduleuses, sont légion », indique Christian Schmitz, qui dirige la Sidi, actionnaire de la banque.

L’année dernière, 900 000 Ougandais ont déposé leur argent sur les comptes de la Centenary Bank. Les sommes ainsi collectées ont permis d’accorder 125 millions d’euros de crédits à 110 000 emprunteurs à travers tout le pays, particulièrement dans les zones rurales, parfois difficiles d’accès. Ces prêts servent surtout aux petits producteurs, agriculteurs et artisans. Et pour améliorer le maillage du territoire, l’institution demande à une partie de ses 1 400 salariés de parcourir la campagne à mobylette pour aller au contact de ses clients.

Un soutien essentiel aux paysans, aux éleveurset aux entreprises agroalimentaires

« Avec trente-six agences, la Centenary Bank dispose du deuxième réseau du pays  », détaille Laurent Chéreau, chargé de la communication à la Sidi. « Le soutien de la banque aux paysans, aux éleveurs et aux entreprises de transformation agroalimentaires joue un rôle important dans un pays dont les richesses produites chaque année sont parmi les plus faibles du monde », analyse René Erhmann, un ancien financier devenu bénévole à la Sidi, après une carrière dans la banque d’affaires.

En effet, en 2009, le Revenu national brut du pays se limitait à 460 dollars par an et par habitant. L’espérance de vie moyenne des 31 millions d’Ougandais plafonne à cinquante-trois ans dans un pays qui ne s’est pas encore remis de la dictature d’Idi Amin Dada qui fit entre 500 000 et 600 000 morts au cours des années 1970.

« Il a laissé le pays exsangue », souligne René Ehrmann. Sans parler de la guérilla du Nord, active pendant une vingtaine d’années et de l’implication de l’armée ougandaise dans une partie de la République démocratique du Congo, attirée par un sous-sol regorgeant de minerais et de pétrole. « Juste après la période d’Idi Amin Dada, les différents diocèses du pays ont voulu travailler à la réhabilitation du pays », rappelle Christian Schmitz.

Le projet de l’Église d’Ouganda ne portait pas sur la mise en place d’activités pour répondre aux situations d’urgence, mais tentait plutôt de réfléchir sur le développement économique en utilisant des prêts à taux zéro. « C’était une démarche pratique, pas du tout théorisée et totalement indépendante de l’expérience menée par Muhammad Yunus au Bangladesh », précise Christian. Une initiative novatrice menée par le Catholic Secretariat, qui coordonne les services sociaux de tous les diocèses.

À sa tête, le prêtre diocésain Emmanuel Kibirige – aujourd’hui décédé –, s’est très tôt dirigé vers l’économie solidaire, s’inspirant du mouvement québécois Desjardins et de Raiffeisen, qui a jeté en Allemagne, il y a cent cinquante ans, les bases du crédit mutualiste pour les pauvres, « Emmanuel Kibirige cherchait des moyens pour que cette activité de financement devienne pérenne », précise Christian Schmitz. Il est alors soutenu financièrement par le CCFD-Terre Solidaire et par son homologue allemand, Misereor.

L’établissement est fondé en 1983 sous la forme d’un trust, du nom de Centenary Rural Development Trust. Il se transformera en banque commerciale à part entière en 1993. Pour réussir cette dernière étape, il faut tout d’abord des capitaux ; les crédits de fonctionnement ne suffisent plus.

La Sidi monte au capital

C’est dans cette perspective qu’au début des années 1990, le CCFD-Terre Solidaire passe le relais à la Sidi. Spécialisée dans le financement d’activités de développement économique et solidaire, elle sait mobiliser du capital à travers ses actionnaires, des congrégations religieuses, les pouvoirs publics, ainsi que des personnes physiques. Elle effectue son premier investissement en 1992, aux côtés de fonds venant de différents diocèses d’Ouganda. « Pour obtenir l’agrément de la Banque centrale permettant la transformation du trust en Centenary Bank, il a fallu le capitaliser rapidement, tout en assurant un reporting financier colossal », rapporte Christian Schmitz.

Entre temps, le CCFD-Terre Solidaire s’est retiré d’Ouganda en 1994 pour se concentrer sur d’autres pays de la région des Grands Lacs (Burundi, Rwanda, République démocratique du Congo), laissant la Sidi veiller sur la Centenary Bank.

Aujourd’hui, la Sidi détient 11,6 % du capital de l’établissement bancaire. La majorité du capital est détenue de concert par le Catholic Secretariat (31,3 %) et les diocèses ougandais (38,5 %). Actionnaire minoritaire, elle conserve un rôle d’accompagnement important, plus de quinze ans après la transformation de l’établissement de microcrédits en banque commerciale. « Nous participons à la vie institutionnelle de la Centenary Bank. Nous siégeons au Conseil d’administration, vers lequel remonte un grand nombre de questions, mais aussi dans le Comité d’audit, le Comité de gestion des actifs, etc. Je passe un mois par an en Ouganda et, même à Paris, je suis sollicité en permanence. Car je suis le seul financier autour de la table », explique René Ehrmann.

Un partenariat dont l’archevêque Cyprian Kizito Lwanga confirme l’importance : « L’aide de la Sidi est très précieuse. Elle a été notre premier partenaire étranger et nous partageons les mêmes valeurs. » Compte tenu de la réussite de la Centenary Bank, elle devrait céder sa participation à d’autres investisseurs... à condition qu’ils partagent sa vision et soient des investisseurs sociaux. La Sidi sera très vigilante. « Ce moment n’est pas encore venu. Nous aidons encore les diocèses à résister aux pressions extérieures qui tentent de faire de la Centenary Bank un établissement commercial comme les autres », ajoute Christian Schmitz.

Olivier Vilain

[1La Sidi (Solidarité internationale pour le développement et l’investissement) est une institution spécialisée dans le financement d’activités de développement économique et solidaire, créée en 1983 par le CCFD-Terre Solidaire. www.sidi.fr

Article mis en ligne le 3 mars 2010

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