Numéro 254 255 - janvier février 2011

 

Quand l’Église contribue à la chute de l’apartheid

Dans le combat mené par les Églises sud-africaines contre l’apartheid, Mgr Hurley, qui fut, à trente-cinq ans, le plus jeune archevêque au monde, va jouer un rôle déterminant. Tout acquis aux vues progressistes de Pie XI, il n’hésite pas à déclarer, dès 1952, que la discrimination raciale est une offense à la dignité humaine et n’aura de cesse de convaincre ses pairs de la nécessité de s’engager contre cette politique qu’il qualifie d’« intrinsèquement diabolique ».

Auteur(s) : Patrick Chesnet

Lorsque, en 1948, le Parti national arrive au pouvoir en Afrique du Sud, la politique de ségrégation à l’encontre des populations noires est déjà bien installée. Depuis la fin du XIXe siècle et, surtout, depuis 1913 et la Loi sur le droit à la terre des populations indigènes qui ne leur permet que de posséder 7 % des terres, le pays est aux mains des colons européens.
Une situation qui ne préoccupe pas trop les Églises locales qui reproduisent elles aussi dans leur fonctionnement, au cours de cette première moitié de XXe siècle, le mode de pensée dominant environnant et se montrent peu enclines à s’investir dans l’engagement social ou le champ politique.

Mgr Hurley, l’archevêque de Durban, fait figure de précurseur. Droit à l’éducation, mouvements syndicaux ouvriers, politique de la migration du travail, discriminations raciales, voire objection de conscience ou désobéissance civile, Mamba eyes, « Yeux de serpent », comme le surnommeront les Africains en raison de sa perspicacité, est dès les années 1960, de tous les combats. Le net durcissement du régime à l’égard des populations noires et la militarisation progressive du pays, mais aussi les travaux du Concile Vatican II, auxquels il participe, l’aideront à convaincre peu à peu ses pairs sud-africains que l’Église ne peut se satisfaire de sa seule mission spirituelle et qu’elle se doit de participer au changement « temporel » souhaité par l’immense majorité de la population noire.

Les émeutes de Soweto sont un révélateur pour le monde entier

Les émeutes, le massacre – on parle de quelque cent cinquante morts –, de Soweto en juin 1976, et le décès en prison de l’un des organisateurs de ces manifestations, Steve Biko, marquent un tournant dans l’engagement des Églises sud-africaines. Aux côtés de Mgr Hurley, qui demande à toutes les Églises de s’unir pour prévenir une nouvelle explosion de violence, on trouve désormais des catholiques, mais aussi des méthodistes, des luthériens, des presbytériens ou des anglicans, dont le doyen du diocèse de Johannesburg, qui deviendra, en 1978, le premier secrétaire général noir du Conseil œcuménique d’Afrique du Sud, l’archevêque anglican Desmond Tutu. Un œcuménisme militant qui se retrouve dans Diako-nia, une ONG créée en 1976 à l’initiative de Mgr Hurley, pour « activer l’intérêt des Églises membres pour le champ social, et se focaliser sur les projets de santé, de développement et de libération ».
Ces émeutes déborderont largement du seul cadre sud-africain. Le monde entier prend brutalement conscience de la réalité de l’apartheid. Au siège des Nations unies, à New York, de plus en plus de voix s’élèvent pour condamner le régime de Pretoria et demander des sanctions économiques. En France, des groupes de chrétiens se mobilisent. Des protestants, comme le Défap, le service de mission des Églises protestantes de France, des catholiques, membres de la Commission Justice et Paix ou du CCFD, des organisations œcuméniques, telle la Cimade...

L’appel lancé par le Kairos Document retentit au-delà des frontières sud-africaines

Des contacts se nouent alors avec les représentants des différents cultes sud-africains, au rang desquels des figures charismatiques comme Mgr Hurley, Mgr Desmond Tutu, Beyers Naudé, pasteur afrikaner renié par les siens, ou encore Allan Boesak, pasteur noir africain. À chacune de leur visite en Europe, ils n’auront de cesse de solliciter l’aide et le soutien de leurs coreligionnaires dans leur lutte contre une politique « intrinsèquement diabolique » comme la qualifie Mgr Hurley.
À la Cimade, on lance, en 1975, une campagne appelant au boycott des oranges sud-africaines. Des évêques soutiennent leurs homologues sud-africains. De son côté, le CCFD, fidèle à sa « profession de foi » développementale, s’engage, dès 1976, dans des partenariats avec des associations locales. « En tant qu’organisation religieuse, nous soutenions évidemment les efforts des hiérarchies avec lesquelles on s’identifiait. C’est ainsi que nous avons soutenu la Commission Justice et Paix initiée par la Conférence épiscopale d’Afrique du Sud, alors très engagée, et aussi Diakonia. Nous avons également relayé une initiative très intéressante : le Kairos Document. C’était un cri, un appel lancé en 1987 par l’ensemble des hiérarchies religieuses d’Afrique du Sud pour que cesse enfi n l’apartheid », explique Dominique Lesaffre, qui travaillera pour le CCFD sur cette région du monde entre 1983 et 1990. Un cri qui retentira hors des frontières de l’Afrique du Sud. Au sein de la Cidse [Ndlr : Réseau international d’organisations catholiques de développement], notamment, où le CCFD est un membre très actif du groupe Afrique australe. « Au début, certains étaient un peu réticents, les Allemands de Misereor, notamment, parce qu’il y avait des capitaux allemands en Namibie et en Afrique du Sud », se souvient Jacques Briard, alors en charge du dossier africain pour l’ONG belge Entraide et fraternité. « Mais le rôle d’organisations comme le CCFD et Entraide a été de faire pression sur les autres membres pour qu’ils suivent ce que le Conseil œcuménique d’Afrique du Sud demandait à toutes les Églises. »
L’ancien chargé de mission rappelle que l’appui du CCFD était aussi résolument politique. « Nous avons appuyé le bureau de l’ANC [Ndlr : African National Congress, banni en 1960] à Paris. Évidemment, nous devions être très discrets en la matière. Nous avons aussi soutenu des projets économiques dans des camps de réfugiés situés dans les Front Line States (les pays de la ligne de front), qui entouraient l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, la Tanzanie, le Mozambique... »
Cet engagement, qui couvre aussi les domaines de l’éducation ou du syndicalisme, ne sera pas du goût de tout le monde. À l’intérieur, comme à l’extérieur de l’Église. Certains, dans la hiérarchie catholique, voient d’un mauvais œil cette intervention dans les affaires séculières pendant que des laïcs s’étranglent en voyant l’Église frayer avec la « menace communiste ». « Les attaques du Figaro [Ndlr : dans les années 1980] ont considérablement réduit les ressources et, du coup, on a dû couper dans les budgets », se rappelle Dominique Lesaffre. « Mais les partenaires d’Afrique de l’Ouest ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils nous disaient : “Il ne faut pas couper les vivres à l’Afrique du Sud. Diminuez plutôt nos aides”. L’apartheid était vécu par les Africains comme une véritable atteinte à leur dignité et nos partenaires nous ont tout de suite soutenus. On se sentait porté par tout un mouvement. »
Attaqué de l’intérieur comme de l’extérieur, le régime de l’apartheid finira par se fissurer, au début des années 1990. Pour finalement s’écrouler, puis disparaître, le 27 avril 1994. Lorsque le pays connaîtra ses premières élections multiraciales, marquées par la victoire de l’ANC et l’élection de Nelson Mandela, premier président noir d’une Afrique du Sud désormais rebaptisée Nation Arc-en-ciel.
« La première fois que j’ai vu le nouveau drapeau sud-africain, à Capetown, j’ai pleuré tout ce que je pouvais pleurer », se souvient Dominique Lesaffre. « Je ne veux pas dire que c’est le CCFD qui a fait tomber l’apartheid, cela n’aurait aucun sens. Mais la politique du CCFD de l’époque a indubitablement contribué, avec bien d’autres, à la chute de l’apartheid. » Ou quand les nombreux petits pas de l’Église se transforment en grand pas pour l’humanité.

Article mis en ligne le 3 mars 2011

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