Numéro 256 - mars 2011

 

La grande braderie des berges du Niger

Selon la Banque mondiale, l’Afrique concentre les deux tiers des 50 millions d’hectares de terres agricoles accaparées dans le monde. Cibles préférées des investisseurs : de grandes étendues irrigables, apparemment disponibles et sous-exploitées, comme les abords du fleuve Niger, au Mali.

Auteur(s) : Patrick Piro

Un beau jour de mars 2010, le petit village de Sanamadougou voit débarquer Modibo Keita, riche commerçant de Bamako, président de Grand distributeur céréalier du Mali (GDCM). « Alors que nos ancêtres se sont installés ici il y a plus de 800 ans, il venait tout bonnement nous signifier que nos terres lui appartenaient désormais ! », s’indigne Tiema Diarra, qui témoigne lors du Forum social mondial de Dakar. Ébullition immédiate. Les villageois bloquent les opérations de bornage. Mais le 6 juin, des engins surgissent pour arracher des arbres et aplanir le sol. Commis par le commerçant pour faire valoir son « droit », une centaine de gendarmes tire des grenades lacrymogènes et frappe sans discernement. Y compris un vieillard grabataire de 90 ans… Le village restera encerclé une semaine, et 37 personnes seront détenues, jusqu’à 70 jours. Une trentaine de familles sont expropriées de leurs terres.
Sanamadougou est inclus dans le périmètre de l’Office du Niger, 100 000 hectares irrigués entre Ségou et Mopti, dans les méandres du delta intérieur du grand fleuve Niger, très précieuse artère nourricière du Mali. Depuis le début des années 2000, l’État a entrepris d’étendre les surfaces exploitées, notamment pour le riz, principale production de l’Office du Niger. Si toutes les terres appartiennent à l’État, depuis l’Indépendance, la législation malienne reconnaît pourtant le droit communautaire coutumier, appliqué dans de nombreux villages. En 2006, sous la pression des paysans, le Mali s’est même doté d’une loi d’orientation agricole très progressiste, garantissant la sécurité alimentaire, la consultation des paysans… « Mais dès que ça l’arrange, l’État s’octroie tous les droits sur les terres », déplore Ibrahima Coulibaly président de la Coordination nationale des organisations paysannes (Cnop) partenaire du CCFD-Terre Solidaire.
« Alléguant un manque de moyens, le gouvernement a ouvert la porte aux investisseurs privés. Depuis la crise des prix alimentaires de 2008, c’est la ruée sur les terres et l’eau ! », dénonce Ibrahima Coulibaly. La gouvernement a la haute main, sur des opérations opaques, transférant des dizaines de milliers d’hectares à des projets privés, sans qu’on ne voit aucune étude d’impact !  »
Modibo Keita, bien en cour, a décroché 25 000 hectares de terres de qualité pour Moulin moderne du Mali (MMM), filiale de GDCM qui transformera riz, blé, maïs, pomme de terre... Un tiers du lot, qui occupe les champs de mil d’une dizaine de villages, dont Sanamadougou, est déjà prêt à la culture, avec un bail de trente ans.
En décembre dernier, l’administration de l’Office du Niger déclarait que 244 000 hectares étaient sous bail ou convention de cession. Selon la Cnop il y en aurait le triple en cours de négociation… Les investissements maliens, privés et étatiques, sont en bonne place, dont un bon nombre transpire la spéculation : sur 50 000 hectares transférés à de petits privés, 78 % n’ont toujours pas été mis en production.

Des projets pharaoniques

Céréales, canne à sucre, plantes à agrocarburants : les plus gros projets, destinés à l’agro-industrie, sont maîtrisés par des capitaux étrangers (chinois, britanniques, etc.). Jusque des projets pharaoniques : 100 000 hectares pour le Malien Tomota (un projet qui reste incertain), et surtout pour la société Malibya, détenue par un fonds souverain libyen. Un projet fortement controversé, pour son opacité totale : officiellement, il faudrait aider le Mali à produire du riz, mais tout indique qu’il s’agit de sécuriser l’approvisionnement de la Libye, peu productrice et très affectée en 2008 par l’explosion du prix des céréales sur les marchés mondiaux. Un énorme canal de 40 km de long a été construit pour irriguer les nouveaux champs. Capable de délivrer plus de 10 millions de m3 par jour, il fait déjà redouter un manque d’eau pour l’aval. Sur son trajet de nombreux petits périmètres maraîchers ont été détruits, deux cimetières ont été profanés.
« Nous avons pu lire une copie du contrat, signé pour 50 ans, révèle Ibrahima Coulibaly. La Libye a exigé des terres libres de toute occupation, un accès privilégié à l’irrigation à faible redevance, et aucune obligation envers les habitants. ». Une trentaine de villages ont été déplacés.
Kassoum Dénon, directeur de l’Office du Niger, joue les pompiers, affirmant aux paysans qu’ils ne sauraient être spoliés, et leur suggèrent même benoîtement de trouver un terrain d’entente avec les promoteurs des opérations foncières…
À Sanamadougou, où l’on sait que les directives viennent de Bamako, les villageois n’ont pas lâché prise face à MMM, qui tente d’ébranler leur détermination en proposant de l’emploi et même des terres — les leurs ! « Modibo Keita m’a offert une très grosse somme en échange de ma docilité. J’ai refusé, je suis paysan et solidaire de mon village », relate un résistant.
Les exactions de juin dernier ont déclenché un appel collectif lors du forum de Kologontomo sur l’accaparement des terres agricoles au Mali, suivi par 2 000 paysans, fin novembre. Adressé au gouvernement, il exige le respect de la loi, le gel de la braderie des terres de l’Office du Niger et la concertation avec les paysans. « Nous n’accepterons jamais ces violations de nos droits, martèle Ibrahima Coulibaly. Nous sommes prêts à aller en justice, et même jusqu’à la Cour internationale des droits de l’homme de Genève s’il le faut. »

Article mis en ligne le 10 mars 2011

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