Un avenir sans faim

Numéro 256 - mars 2011

 

Les migrants ont retrouvé la pêche

La question migratoire s’est imposé comme un enjeu incontournable du FSM. Reportage avec des jeunes de la ville de Mbour, rescapés des vagues de migration qui ont conduit des milliers de Sénégalais à gagner les Îles Canaries sur de simples pirogues. Avec l’aide du CCFD-Terre Solidaire, ils se sont organisés pour vivre des métiers de la pêche et voient aujourd’hui leur avenir dans leur propre pays.

Auteur(s) : Patrick Piro

C’était « Barça ou barzakh ». Barcelone ou la mort, en wolof, langue majoritaire au Sénégal. Un slogan pour magnifier le défi, sublimer la trouille et percer le mur du désespoir. On est en 2006, et des copains appellent d’Espagne ou d’Italie pour conter la belle histoire qu’ils attendaient : oui, c’est possible de « passer », il y a du travail, on peut sortir de la misère en Europe. Alors l’espoir fou se lève. Les Espagnols cadenassent-ils le détroit de Gibraltar et leurs deux enclaves marocaines de Ceuta et Melilla, traditionnelles portes d’entrée de l’Union européenne ? On cible désormais les Îles Canaries, l’autre sas espagnol. Pour gagner Lanzarote, Tenerife ou La Palma, des côtes marocaines, mauritaniennes puis sénégalaises, de Saint-Louis à Joal, on affrète des embarcations. C’est-à-dire de simples pirogues.
Mbour, deuxième port du Sénégal au Sud-Est de Dakar, est réputé pour ses marins. Les jeunes accourent de l’intérieur du pays pour embarquer. En place des casiers à poissons, on charge des moteurs de rechange, 2 000 litres de gazole, et une centaine de personnes pour un incroyable périple de plus d’une semaine d’une seule traite.
Chez Amar Moussé Ngom, dans le quartier des pêcheurs, on se réunit en cachette pour préparer les départs. « C’était un bon joueur de foot, il a même tenté sa chance dans un club saoudien, mais sans succès, relate Aminata Cisse, sa mère. La vie était trop dure.  » Une nuit, il fait son baluchon sans un mot. « S’il m’en avait parlé, je ne l’aurais jamais laissé partir !  », s’élève-t-elle, encore meurtrie de cette fugue, quand le père tenait à son fils le discours de la fierté révoltée. « Vous êtes des marins, d’autres ont réussi, partez donc à votre tour !  » Ce qu’Amar verra des Canaries, c’est le centre de rétention, cueilli sur la plage comme tant d’autres.
Cheikh Ahmed Tijane Basse ouvre son portefeuille et déplie une relique, comme il a dû le faire tant de fois : la photo d’un journal canarien montrant sa pirogue assistée par un chalutier de la Croix-rouge à quelques encablures des Canaries. «  Là, c’est moi, à l’avant, dit-il avec un brin de gloriole. Super dur, on n’oubliera jamais… » Pendant le voyage, ils ont dû basculer par-dessus bord le corps d’un compagnon, déshydraté à mort : « On n’avait pas de médicaments.  »

En 2006, 300 migrants meurent pendant le trajet en pirogue

En 2006, année pic, près de 35 000 migrants débarquent illégalement aux Canaries. Environ 300 personnes meurent pendant le trajet, plusieurs pirogues n’ont jamais été retrouvées. Les candidats sont pour la plupart de jeunes hommes. Pour rassembler les 500 000 francs CFA du ticket, ils ont tout vendu et emprunté à la famille. Certains enragés tentent le « quitte ou double » à plusieurs reprises !
Quelques-uns passent au travers des mailles de la police, la plupart sont rapatriés. Au Sénégal, ils sont environ 5 000, lessivés physiquement, moralement, économiquement, avec le poids de l’échec honteux. À Mbour, entre les rapatriés, les rentrés au port après une tentative infructueuse et ceux qui veulent embarquer, une enquête exploratoire du CCFD-Terre Solidaire dénombre 400 jeunes obnubilés par l’échappatoire espagnole. « Ils étaient désespérés », témoigne Assane Ba, chargé de mission migrations internationales.
« J’étais prêt à repartir, raconte Mamadou Dieng, mais j’ai entendu dire qu’ils montaient un groupement d’intérêt économique de pêche, le “GIE migrants”. Je les ai rejoints. » Mareyeur, il achète de petites quantités de poissons et fruits de mer sur la plage de Mbour, pour approvisionner restaurants et hôtels. Débrouillard, spécialisé dans la crevette, il gagne jusqu’à 75 000 francs CFA par mois, environ 115 euros. « Aujourd’hui, je peux payer les facture d’eau. Je n’ai plus envie de partir, mon avenir est ici. »
Un optimisme nouveau, partagé les 150 membres du GIE, dont le CCFD-Terre Solidaire a suscité la constitution en 2008, avec l’appui d’une importante coopérative de pêcheurs de Mbour. Deux tranches de financements ont permis de construire cinq pirogues de pêche. Une dizaine de « rapatriés de Mbour », comme ils se dénomment, se hâtent à la mer pour les rapprocher de la rive et les montrer, fiers de les avoir baptisées « CCFD ».
Nombre d’entre eux avaient déjà tâté des métiers de la mer, mais sans jamais s’extraire de la pauvreté. Vertu des mécanismes d’entraide du collectif : le GIE, composé de trois métiers - pêcheurs, mareyeurs, transformateurs - est en train de les tirer de la précarité. C’est particulièrement sensible pour les petits mareyeurs, qui se voient toujours soutirer les plus beaux lots par les gros acheteurs. Une clause, au sein du GIE, leur donne priorité d’achat sur la marée de leurs collègues pêcheurs. Les bénéfices sont répartis entre les travailleurs, la structure et l’entretien du matériel.
Aujourd’hui, le groupement désire monter en puissance et sollicite un nouveau financement pour l’achat d’une senne tournante*, et d’un camion frigorifique. « Faut-il augmenter les volumes de capture ou bien élargir le cercle des bénéficiaires du GIE ?  », expose Assane Ba, qui mène une première évaluation de l’action. « La honte est effacée. Mais la réussite de l’action passe aussi par la démonstration que le niveau de vie s’améliore durablement, et que cette solidarité économique peut profiter à d’autres jeunes.  »

* filet à grande capacité

Article mis en ligne le 10 mars 2011

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