Numéro 256 - mars 2011

 

Du crédit pour les paysans d’Haïti

60 % des Haïtiens vivent dans les campagnes, le « pays en dehors ». Décentraliser, relancer la production agricole, financer et développer le monde rural étaient déjà des priorités avant le séisme. Aujourd’hui, elles sont devenues une urgence.

Auteur(s) : Alain Pinoges

Ils marchent, c’est le sort des paysans d’Haïti. Certains possèdent un mulet, mais la plupart n’ont que leurs jambes, et leurs bras. Pieds nus, portant d’énormes charges sur leur tête, ils se rendent au marché local de la commune des Palmes vendre leur minuscule production : oignons, ignames, pamplemousses, mangues, papayes. Ils marchent pour aller à la ville de Petit-Goâve, distante de 24 km. Huit heures, de nuit, un régime de bananes plantains, ou deux ou trois lourdes et précieuses planches de chêne posées sur le crâne. Ils marchent dans le vent et le froid des crêtes, ils arriveront au petit matin, avec l’espoir de réaliser un bon bénéfice. Et quand il pleut, la terre poussiéreuse se transforme en boue épaisse et retient les pas.
Les enfants marchent aussi, pour se rendre à l’école. Pour certains, deux ou trois heures chaque matin, les cours commençant à huit heures, et autant l’après-midi, pour rentrer. Et sur l’ondulation verte et ocre des mornes, à perte de vue, matin et soir, on voit danser ces processions de confettis colorés par le chapeau des hommes et le fichu des femmes.

« Cette route de crête qui conduit à Petit-Goâve a été construite il y a 25 ans à l’initiative du curé de la paroisse des Palmes, au grand dam des notables de la ville qui ne comprenaient pas qu’on investisse pour un mieux être de ces populations arriérées, perdues dans les mornes. Twou nan cul nan lemonn ! Le trou du cul du monde !  » se souvient, avec colère, André Le Barzic, prêtre de Saint-Jacques, en Haïti depuis 46 ans.

Aujourd’hui, cet unique chemin de terre et de rocaille, vital pour les 40 000 habitants de la zone, menace de s’effondrer par endroits, victime du ravinement dû à l’érosion qui emporte des pans entiers de montagne. La déforestation gangrène le paysage. C’est Concert’Action, une ONG créée en 1997, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, qui a pris en charge l’entretien et la réhabilitation de cette route. Un travail titanesque dont Pradel Formonville, ingénieur agronome, est responsable. « Aide-toi, le ciel t’aidera ! s’amuse-t-il, On ne peut pas compter sur l’Etat ici, il est aux abonnés absent, comme d’ailleurs dans la plupart des campagnes du pays.  » Heureusement, ni la roche ni la main-d’œuvre ne manquent. Avec la participation des paysans, il empierre la voie et construit, en contrefort, de spectaculaires barrages gabions qui colmateront provisoirement les brèches les plus dangereuses.

Une proximité avec la population rurale
Le séisme du 12 janvier n’a pas ébranlé ces ouvrages solides mais il a mis à bas ou fortement endommagé de nombreuses maisons de paysans. Souvent, la charpente et les piliers de bois ont tenu, mais les murs de torchis et de pierres se sont effondrés : 630 maisons ont été détruites et 2900 endommagées dans la zone. Dans un premier programme de réparation réalisé fin 2010, Concert’Action en avait réparé 255 pour un coût de 27 780 gourdes chacune (520 €). L’association a fourni le ciment, deux maçons et trois manœuvres rémunérés pendant 12 jours, la famille bénéficiaire apportant le complément de main-d’œuvre et les pierres nécessaires à la construction des murs.

Concert’Action, à partir de son centre de formation installé aux Palmes, développe des programmes dans tous les secteurs du développement rural : maraîchage et pépinières, magasins communautaires, gestion du dispensaire (la seule structure de santé de la zone) avec le soutien de Médecins du Monde et du Secours Populaire ; agroforesterie, reboisement et création d’une coopérative de café qui doit traiter sa première récolte en 2011, une relance de la culture du café, qui apportera de nouveaux revenus, mais favorisera également la reforestation, cette plante s’épanouissant à l’ombre, sous couvert forestier ; électrification, adduction d’eau potable pour laquelle l’association a développé une réelle expertise, en particulier avec le « Projet d’amélioration de l’accès à l’eau potable dans les communes de Sainte-Suzanne » co-financé sur quatre ans depuis 2008/09 par le CCFD-Terre Solidaire et le Ministère des Affaires étrangères français.
L’équipe d’ingénieurs agronomes de Concert’Action, une joyeuse bande de copains, est ici comme un poisson dans l’eau. Cette proximité avec la population rurale, au plus près de ses besoins, est garante d’efficacité.
L’Institut de technologie et d’animation (ITECA) l’a compris. Cette ONG d’appui aux mouvements paysans basée initialement à Port-au-Prince et qui, depuis trente ans, a formé la plupart des leaders paysans en Haïti, a décidé de se décentraliser après le séisme. Chenet Jean-Baptiste son directeur, sociologue et agronome, explique : « On ne peut pas critiquer le modèle étatique hyper centralisé et reprendre ce même modèle. Iteca fonctionne maintenant avec quatre bureaux régionaux, à Gressier, Saint Marc, Savanette et Gros Morne. C’est un défi, mais nous espérons que les paysans trouveront ainsi, sur le terrain, des accompagnateurs capables de les servir, de les aider au quotidien ».
L’un des succès les plus encourageants est la coopérative de mangues de Gros-Morne, dans le département du Nord, la région qui produit la meilleure variété commerciale, la mangue francisque. « Notre coopérative est devenu leader, souligne l’agronome. Nous exportons aux Etats-Unis et au Canada. En deux ans, les revenus des producteurs ont doublé. Avant, les intermédiaires leur achetaient 18 à 22 mangues pour le prix de 12, les transporteurs, ou « voltigeurs », se sucrant au passage ! Aujourd’hui c’est fini, nous avons le contrôle de la production. L’idée est d’intervenir à tous les niveaux de la filière. Nous avons un dossier en cours pour entrer dans un an sur le marché, plus lucratif, du commerce équitable. Et dans deux ans, sur celui du bio, ce qui va doubler le prix pour les producteurs. Il y a un marché intéressant à prospecter aux Antilles et aux Bahamas, et plus tard en Europe. » Des projets semblables sont à l’étude pour les agrumes et les avocats.

Réfléchir et agir collectivement
Trop souvent, en Haïti, chacun travaille sans lien ni coordination avec le voisin. A Gros-Morne, Iteca s’est donc associé, depuis trois ans, au KNFP (Conseil National de Financement Populaire, partenaire du CCFD-Terre Solidaire) pour réunir tous les acteurs de développement dans le « Makon » (« se mettre ensemble » en créole), un espace de concertation qui réunit les acteurs de la société civile et les autorités locales. Des organisations paysannes rivales comme Tèt Kole, partenaire du CCFD-Terre Solidaire et le Mouvement Paysan de Gros Morne (MPGM) ont appris à se parler. Robert Metayer, d’Iteca, souligne « combien, devant l’ampleur de la tâche et des problèmes à résoudre, il est bon de réfléchir collectivement.  ». Bigaud Junior, représentant local du KNFP, aimerait «  plus de régularité dans les réunions. Il faut mieux structurer cet espace, plaide-t-il, pour aborder tous les problèmes de la communauté. Déjà, le Makon a montré son bien-fondé lors de l’épidémie de choléra. Au lieu de travailler chacun dans notre coin, nous avons pu mettre nos ressources en commun et agir plus efficacement pour informer les gens et distribuer savon et chlore. »

Il y a un million d’exploitations agricoles en Haïti. La surface moyenne est de moins 1,5 ha de terre, souvent divisée en plusieurs parcelles, avec des différences marquées, beaucoup de paysans ne disposant que d’un quart d’hectare. 700 000 d’entre eux vivent avec des revenus dérisoires (moins de 1 dollar par jour et par tête). Néanmoins, l’agriculture contribue fortement à l’économie du pays (plus de 25 % du PIB). « La vie en milieu rural est porteuse de pauvreté tout en étant assise sur des richesses », soutient Lionel Fleuristin, coordinateur du Conseil National de Financement Populaire (KNFP). « En Haïti, les bonnes idées ne manquent pas. poursuit-il, mais il est urgent de les mettre en pratique si on veut stopper l’exode rural, et son corollaire, la bidonvilisation effrénée des grandes villes. » D’ailleurs, sur le papier, le diagnostic des experts du ministère de l’agriculture est limpide : « le secteur agricole jouera un rôle clef dans le maintien de la sécurité alimentaire de la population comme dans le redressement économique et la stabilité sociale d’Haïti » [1]. Ne manque que la volonté politique.

Un fonds pour les petits agriculteurs

Sécheresse, inondations, ouragans, le milieu rural haïtien demeure fragile. Alors, les banques traditionnelles refusent d’y investir à cause d’un taux de risque élevé. Quant au microcrédit, les montants prêtés sont faibles et concernent surtout le petit commerce informel. C’est pourquoi le KNFP, fort de son expérience, fort d’un réseau de milliers de mutuelles de solidarité et de banques communautaires présent jusqu’au fin fond des mornes, a créé un outil original et ambitieux : le Fonds Rural d’Investissement et de Crédit Solidaire (FRICS). Destiné à soutenir spécifiquement l’activité agricole, il cherche à mobiliser le capital nécessaire. Une phase pilote a été lancée en mai 2009 et des prêts d’environ 250 000 USD ont été accordés pour l’équipement des petits agriculteurs (attelages pour labourer le sol) et le soutien de filières telles que le lait et la mangue.
En 2011, le FRICS va se transformer en Société Financière de Développement (SFD) selon la législation haïtienne. Il a déjà réuni une quinzaine d’actionnaires fondateurs (institutions de micro-finance membres du KNFP, organisations paysannes, associations et entreprises locales, mais aussi institutions internationales comme la SIDI [2]. Ainsi a été collecté le capital de départ de 5 millions de gourdes (environ 5 millions de dollars). Il mobilisera d’autres ressources (emprunts, subventions) auprès de bailleurs internationaux, afin de constituer un portefeuille de 5 millions de dollars. Le FRICS espère financer en moins de cinq ans plus de 1500 projets ou entreprises dans le milieu rural avec des prêts ou des prises de participation. L’accompagnement de ces producteurs ou de ces entreprises se fera par le KNFP à travers son Bureau de service et de Renforcement (BSR) et son Institut mobile de formation (IMOFOR). « En Haïti, les bonnes idées ne manquent pas, plaide Lionel Fleuristin, mais si on veut stopper l’exode rural, la dégradation de l’environnement, et la bidonvilisation effrénée des grandes villes, il est urgent de passer à l’acte. Toutes les forces vives doivent être associées à ce nouvel outil de financement rural  »

[1Haïti. Plan national d’investissement agricole. Mai 2010. Ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural.

[2Sidi. Solidarité internationale pour le développement et l’investissement. Filiale du CCFD-Terre Solidaire pour le financement solidaire.

Article mis en ligne le 10 mars 2011

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