Numéro 258 - mai 2011

 

Philippines : l’émigration, un « business » très juteux

Au lieu de s’attaquer à la pauvreté et de créer des emplois, le gouvernement philippin encourage sa population à émigrer. L’ONG philippine Kaapapay, partenaire du CCFD-Terre Solidiare, dénonce une politique aux impacts sociaux dévastateurs.

Auteur(s) : Patrick Chesnet

L’État philippin s’est-il transformé en un état proxénète ? Si la question semble à première vue incongrue, la réponse apportée par Goldy Luck Omelio [1] qui, au sein de l’ONG philippine Kaagapay, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, s’intéresse au sort des travailleurs philippins émigrés, semble tout aussi irréelle. « Quand un gouvernement encourage sa population à travailler en dehors de ses frontières et se contente de prendre son argent, on peut effectivement parler d’une sorte de “prostitution sociale” ». Et la jeune femme d’enfoncer le clou en précisant que, dans son pays, les Philippines, cette « prostitution sociale » se fait à grande échelle, puisqu’elle concerne « plus de 10 % de la population totale » d’un pays qui compte quelque 92 millions d’habitants. Et que les versements effectués par ces émigrés ont rapporté à l’État philippin, en 2010, pas moins de 18 milliards de dollars. Soit, selon la jeune femme, « 30 % des ressources économiques » de l’État.
Un « business » très juteux donc, qui explique l’intérêt porté par le gouvernement aux travailleurs philippins de l’extérieur. « Depuis le régime de Marcos et jusqu’à ce jour, au lieu s’attaquer à la pauvreté endémique et de créer des emplois aux Philippines, les gouvernements qui se succèdent font tout pour renforcer la politique d’émigration de travailleurs philippins », explique Goldy Luck. Une politique qui s’adresse à toutes les classes de la population. « Même les moins éduquées, à qui l’on promet monts et merveilles. »
Des merveilles qui, une fois sur place, c’est-à-dire pour le plus grand nombre, l’un des pays du Moyen-Orient [2] se transforment souvent en enfer. Car si les Philippines « exportent » des médecins, des infirmières et quelques professionnels de l’informatique, pour la très grande majorité de ces émigrés les travaux proposés entrent plutôt dans la catégorie des « 3 D ». Dégoûtant, difficile, dangereux. Et l’on pourrait même y ajouter un quatrième D, pour domestique, car comme le rappelle la représentante de l’association Kaagapay : « 60 % de ces travailleurs émigrés sont des femmes, employées à des tâches domestiques ».

Les femmes paient le prix fort

Des femmes qui payent au prix fort leur volonté de sortir leur famille de la misère. « La plupart d’entre elles sont peu éduquées et, de ce fait, ne savent rien de leurs droits, que ce soit en tant que travailleuse ou en tant qu’immigrée. Et leurs patrons, surtout dans les pays du Moyen-Orient, ne se gênent pas pour en profiter  », dénonce Goldy Luck. « Elles sont régulièrement maltraitées, battues, parfois violées, voire tuées. L’une d’entre elles nous a raconté qu’elle avait été enfermée et privée de nourriture pendant plusieurs jours par son employeur, qui avait même cadenassé le réfrigérateur de la maison afin qu’elle ne puisse pas y prendre quelque chose. » Tout cela pour un salaire de misère.
Si l’apport des contributions émigrées est essentielle à l’économie du pays, le coup social de cette émigration massive est lui aussi très élevé. « L’argent qui est envoyé par les émigrés à leur famille n’est pas utilisé de la meilleure des manières qui soit  », concède Goldy Luck Omelio. « Au lieu d’épargner, de penser à l’avenir, voire d’investir, la plupart d’entre elles se laissent entrainer dans une spirale consumériste très addictive. » « De nombreuse familles se retrouvent également détruites », poursuit Goldy Luck. « À Mindanao, d’où je viens, beaucoup de femmes sont ainsi parties travailler à l’étranger, laissant derrière elles mari et enfants. Résultat : les maris s’éclatent avec l’argent que leur femme leur envoie, se trouvent une maîtresse et ne s’occupent plus du sort des gamins qui s’enfoncent dans la délinquance juvénile. »
Mais les conséquences ne touchent pas seulement la cellule familiale. « Les forces productives du pays commencent à manquer. Des docteurs préfèrent devenir des infirmiers à l’étranger plutôt qu’exercer ici. Des professeurs sont prêts à se transformer en domestiques pour quitter le pays », déplore la jeune femme. « Mais qui va soigner la prochaine génération ? Qui va qui lui apprendre à lire et à écrire ? Qui va préparer l’avenir de notre pays ? ».

[1Partenaire venue en Aquitaine dans le cadre de la campagne de Carême 2011 du CCFD-Terre solidaire

[2Un quart des travailleurs philippins partent ainsi vers l’Arabie saoudite

Article mis en ligne le 10 mai 2011

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