Numéro 259 - juin juillet 2011

 

Tunisie, à l’origine de la révolution

Moins connue que Sidi Bouzid, la petite ville de Redeyef, dans le bassin minier du Sud, a été le point de départ du soulèvement de 2008. Aujourd’hui, la population fait face aux défis sociaux.

Auteur(s) : Thierry Brésillon

L’histoire immédiate a retenu Sidi Bouzid comme le point de départ du séisme qui a fait tomber le régime et comme le symbole de l’envers de la carte postale tunisienne, avec sa pauvreté et son chômage massif. Mais la révolte contre la dictature avait connu ses prémices dès 2008, dans le bassin minier de Gafsa. Six mois de manifestations qui avaient gagné peu à peu tout le sud du pays, une contestation matée par des moyens militaires et une vague de trois cents arrestations et trente-trois condamnations. Cette protestation n’avait pas trouvé de relais politique, mais la révolte s’était mise en marche.
Tout avait commencé par une manifestation de chômeurs devant le local du syndicat unique UGTT*, à Redeyef. Cette petite ville de moins de 30 000 habitants est née de l’exploitation du phosphate. Le taux de chômage officiel y est de 27 %, deux fois supérieur à la moyenne nationale, et de plus de 60 % chez les diplômés. La colère des manifestants était dirigée contre le clientélisme du régime : les cadres locaux du syndicat des mineurs gardaient pour eux le quota d’embauches à la Compagnie des phosphates (la CPG), théoriquement réservées aux cas sociaux. Tandis que le secrétaire général régional du syndicat bénéficiait, lui, du contrat de sous-traitance pour la sécurité de la CPG.

Engagement et maturité politique

Redeyef pourrait ouvrir une sorte d’université du militantisme tant l’engagement et la maturité politique y sont développés. Adel Jayar, responsable local du syndicat de l’enseignement secondaire, déjà impliqué dans l’organisation des manifestations de 2008, raconte avec fierté : « Ici, pas une pierre n’a été lancée pendant la révolution. Le 13 janvier, le commissaire de police m’a envoyé un messager pour me proposer de me remettre les clés du commissariat. Je les ai refusées. Il est parti le lendemain, à midi. »
Le pouvoir est à présent entre les mains du Conseil local de protection de la révolution. « Nous étions préparés à la lutte, mais pas à ce qui est venu après, confie Adel Jayar. Comment faire face aux demandes de la population ? La concrétisation de la révolution, c’est la liberté, mais c’est aussi le travail. Pour cela, il va falloir du temps. Pour l’instant, les sit-in sont inutiles, mais pour nous, il est difficile de convaincre les manifestants.  »
Hassan Ben Abdallah est l’un de ces diplômés-chômeurs qui constituent une catégorie sociale à part entière dans toute l’Afrique du Nord. Il a été l’un des derniers détenus politiques libérés, le 19 janvier 2011, pour sa participation aux manifestations de 2008. Après seize mois de clandestinité passés à échapper à la surveillance policière dans une bourgade où tout le monde se connaît et à circuler dans les rues, habillé en femme, il s’était livré en novembre 2009.
Aujourd’hui animateur du comité local des diplômés-chômeurs, il joue aussi un rôle national dans ce mouvement qui compte environ dix mille membres. « Notre priorité, explique-t-il, c’est de mettre en place un système de contrôle des embauches dans le secteur public pour assurer la transparence des procédures de recrutement et mettre fin au favoritisme. »
Les femmes de militants ont, elles aussi, décidé de s’organiser. En avril, puis en juillet 2008, quand leurs maris avaient été arrêtés, elles avaient manifesté en première ligne à leur place. À présent, elles veulent rester mobilisées. « Théoriquement, la loi est favorable aux femmes, mais il n’y a pas de vraie participation à la vie politique, estime Radhia Ben Mohamed, enseignante. Nous voulons les sensibiliser pour qu’elles s’impliquent davantage, affirment leur autonomie dans leurs choix politiques, manifestent leur solidarité avec les femmes opprimées.  » La première étape, pour cette association fraîchement créée, sera de disposer d’un local pour ne plus avoir à se réunir dans celui du syndicat où militent leurs maris. Et de disposer de leur propre compte Facebook.

* Union générale tunisienne du travail, fondée en 1946.

Article mis en ligne le 15 juillet 2011

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