Numéro 261 - novembre 2011

 

Rédigé le 16 novembre 2011

Une école de partage au coeur de la forêt tropicale

Une école du partage au cœur de la forêt, dans l’une des trois écoles d’agriculture, Speri forme des jeunes Laotiens et Vietnamiens, des ethnies hmong, thaï, khmu… aux techniques de l’agroécologie mais aussi à une forme d’autogestion et de démocratie participative. Des jeunes qui seront des leaders paysans de demain.

Nous sommes à 500 kilomètres au sud-ouest de Hanoï, dans la province d’Ha Tinh, au cœur d’une magnifique forêt pluviale. En cette matinée du mois de juillet, Vu, un jeune hmong de vingt-trois ans, est fier de nous faire visiter la ferme de trois hectares sur laquelle il apprend son métier, depuis plus de trois ans, avec Tan.

Comme la grande majorité des étudiants d’Hepa (Human Ecology Practice Area) le jeune homme n’avait pas pu terminer ses études secondaires. Pour lui, cette formation est une seconde chance inespérée. « Pour former les étudiants, explique Chau Duong Quang,le directeur d’Hepa, on part de leur propre connaissance de la nature, mais aussi de leur sens de l’observation. Si l’on regarde par exemple la forêt qui nous entoure, on voit qu’elle produit des écosystèmes très diversifiés, équilibrés et durables sans travail extérieur, ni intrant d’aucune sorte.  »

C’est en s’inspirant de ce modèle que chaque ferme est dessinée et planifiée en fonction de son environnement, selon les principes de la permaculture [1], pour bénéficier au mieux de l’interaction entre les différents éléments mais aussi pour réduire le travail humain et créer un système durable.

Harmonie avec la nature et respect de ressources limitées

Devant le dessin qu’il a fait de sa ferme thaïe, Vu nous explique que celle-ci - une des quatre fermes-écoles, située sur la vaste forêt de 450 hectares que gère Hepa -, a été construite au pied de la forêt pour pouvoir recueillir aux maximum ses nutriments et ses eaux de ruissellement. Pour éviter l’érosion, le terrain en pente douce a été stabilisé avec des arbres fruitiers et des rigoles ont été creusées pour ralentir l’écoulement des eaux de pluie [2]. « Afin de faciliter le travail et récupérer au mieux les éléments, la ferme est divisée en trois zones, explique-t-il. Ici, dans la partie la plus haute, proche de la maison, se trouvent les activités dont il faut s’occuper tous les jours : le poulailler, le jardin potager, sous couvert semi-ombragé, et la cuisine. » L’eau de cuisine est ensuite dirigée par des petits canaux de terre vers des bananiers dont les racines filtrent l’eau enrichie par les excréments de poules, et vient ensuite irriguer les cultures.

Le jeune homme nous conduit ensuite en contrebas voir ses plantations dont il est très fier, car, dit-il, les produits de la ferme pourraient nourrir toute une famille. La partie principale est consacrée au riz en zone inondée. Sous le manioc et les ananas, le sol est entièrement recouvert de débris végétaux, récupérés après la récolte pour fertiliser naturellement le sol et retenir l’eau. Une gestion de l’eau qui s’avère particulièrement précieuse en ces temps de réchauffement climatique, ponctués de périodes de sécheresse intense.

À l’image de Vu, les étudiants sont d’autant plus réceptifs à cette démarche respectueuse des écosystèmes qu’ils voient leurs communautés d’origine fragilisées et paupérisées par la surexploitation des ressources. 

Originaire de la province de Lang Son, frontalière avec la Chine, Vin, âgé de vingt-trois ans, appartient à la minorité Sand Diu. Enjoué et un brin farceur, il s’assombrit quand il évoque l’évolution de son village.

« Quand j’étais petit, se souvient-il, on n’utilisait pas de produit chimique et nous avions de l’eau en abondance toute l’année. Aujourd’hui, chez moi, la nature n’est pas belle comme ici. À cause de la déforestation, il n’y a plus assez d’eau pendant l’été. Beaucoup de gens sont en mauvaise santé et il n’y a pas assez de terre pour tout le monde. Plusieurs de mes amis ont déjà quitté le village pour aller chercher du travail en ville. » Tous deux rêvent d’un autre avenir pour leur peuple, qui, comme le dit Vu « est très cher à leur cœur ».

Mais pour l’heure, c’est aux jeunes étudiants laotiens Khmu et Lao Laoum - qui commencent leur deuxième année d’école - que Vin, Vu et Tan vont transmettre leurs expériences et leur savoir-faire. Une fois par semaine, la vingtaine d’étudiants que compte l’école se retrouvent pour un atelier pratique sur l’une des quatre fermes.

Cette semaine, alors que la première récolte de riz de printemps vient de s’achever, les jeunes Laotiens sont épuisés après leur première séance, très physique, de battage manuel du riz. Plus timides, moins assurés que leurs aînés, ils ont encore quelques difficultés pour s’exprimer en anglais. Les défis sont multiples pour eux qui n’avaient jamais quitté leur famille et leur village.

En un an, ils ont dû apprendre le vietnamien, l’anglais, l’informatique, et les bases de l’agroécologie et s’adapter à une nouvelle culture, un nouvel environnement. Certains ont failli renoncer, mais ils sont restés déterminés à se former, saisissant cette fenêtre grande ouverte sur le monde que leur offre Hepa. Les cours d’anglais et d’informatique sont dispensés par des jeunes bénévoles venus d’Australie ou d’Espagne qui les aident aussi à mieux comprendre le monde qui les entoure.

Régulièrement, ils vont passer quelques jours chez des fermiers-relais avec qui ils peuvent échanger sur leurs pratiques, leurs difficultés, et sur lesquels ils pourront s’appuyer dans quelques années.

Au-delà d’un cursus commun, l’essentiel de leur apprentissage se fait au quotidien dans la ferme, dans un mode d’autogestion qui les responsabilise. Ils progressent pas à pas, et ici les tâtonnements ne sont pas vus comme des échecs. Ils font partie intégrale de l’apprentissage et sont autant de paliers pour découvrir et progresser.

Quand Ah Nun, aux yeux pétillants de malice et jamais à court d’idées, montre à Chau, le directeur, le système de biogaz qu’il a lui-même confectionné, celui-ci l’encourage pour sa créativité et lui donne juste un petit coup de pouce afin que le système soit totalement hermétique. De quoi redonner confiance. Chacun choisit, chaque année, le thème qu’il veut approfondir : deux jeunes Laotiens souhaitent apprendre à cultiver les champignons, ingrédient indispensable des délicieuses soupes laotiennes.

Su La, la jeune hmong qui adore les animaux, veut en savoir plus sur les techniques d’élevage. Ils sont formés au respect de la biodiversité, à la gestion de l’eau, de la forêt, à la préservation des ressources. Et aussi à une autre forme de relation au monde, basée sur la solidarité, le partage et la démocratie participative. Certains d’entre eux intégreront la structure de Speri pour diffuser sa méthode le plus largement possible, d’autres retourneront dans leur village et tenteront d’être des passeurs, au sein de leur communauté.

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[1La permaculture est une théorie holistique qui a été conçue dans les années 1980 par Bill Mollison et David Holmgren. Elle repose sur des principes éthiques : prendre soin de la terre, prendre soin de l’humain (de soi-même et de sa communauté), partager équitablement (limiter la consommation et la reproduction.

[2Les nutriments, comme les feuilles et les graines, sont retenus dans la rigole. Non évacués avec l’eau, ils enrichissent le sol de matière biologique. permaculturefrancophone.org

Article mis en ligne le 16 novembre 2011

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