Numéro 262 - décembre 2011

 

Noynoy peut mieux faire

Un an et demi* après l’arrivée à la présidence des Philippines de Benigno Aquino III, les promesses de changement faites lors de la campagne ne se sont pas traduites en actions concrètes. Le président continue de protéger les intérêts de l’oligarchie en place : grandes familles, armée et conglomérats étrangers...

Le bilan économique du nouveau président philippin aurait de quoi rendre optimiste plus d’un chef d’État occidental. Croissance estimée entre 3,5 et 5 % pour l’année 2011, contrats et investissements ramenés de ses voyages en Chine, aux États-Unis et au Japon qui se comptent en milliards de dollars, rentrées fiscales en hausse, demande domestique forte, l’avenir du pays semble au beau fixe. Dopé même par les réévaluations positives des trois agences de notations internationales, Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch, qui justifient leur décision par les efforts entrepris par l’administration Aquino en termes de consolidation fiscale et par la capacité du pays à rembourser ses dettes.
De beaux résultats, qui ne doivent cependant pas en occulter d’autres, moins glorieux. Une inflation qui tourne autour de 3,5 à 4 %, un niveau de pauvreté, qui touche « officiellement » plus de 26 % de la population (nombre de personnes vivant avec 1 dollar, ou moins, par jour). Et plus d’une famille sur cinq (21,5 %) qui a connu la faim au cours du troisième trimestre 2011.

Un quart de la population exclue de la croissance

« La plupart des gens vivant en milieu rural, soit 70 % de la population totale, sont de plus en plus pauvres et sur les 11 millions de personnes que compte la capitale, Manille, environ 60 % habitent dans des bidonvilles », déplore Art, qui travaille dans une ONG locale de développement. Constat partagé par la Banque mondiale, selon laquelle « les gains engendrés par la croissance ont oublié un quart de la population  ».
Une exclusion que Pascual, militant de la cause paysanne locale depuis le début des années 1970, explique par « l’absence de vision nationale du gouvernement en matière économique ». « L’économie philippine est concentrée entre les mains de deux douzaines de familles qui contrôlent tout. Industries, foncier, banques, commerces et services, transports, eau, électricité… », précise-t-il. « Le gouvernement ne fait que protéger leurs intérêts, qui sont aussi les siens puisque le président lui-même appartient à cette élite, et il facilite l’arrivée de capitaux étrangers dans le pays.  »
« Depuis l’arrivée au pouvoir de Cory Aquino [Ndlr : le 25 février 1986], la mère de l’actuel président, les gouvernements qui se succèdent ne font que suivre le même paradigme », renchérit Leody de Guzman, président du syndicat Solidarité ouvrière. « Lequel est basé sur quatre principes fondamentaux : privatisation, dérégulation, libéralisation et flexibilité du travail.  » Résultat : « Il n’y a plus de salaire minimum national, celui-ci varie désormais de 426 à Manille à 200 pesos à Mindanao (de 7 à 3,30 euros environ par jour) selon la région*. L’industrie est en chute libre et le seul secteur en croissance est celui des services, notamment de sous-traitance. Du coup, 85 % des salariés travaillent désormais avec des contrats de cinq mois reconductibles et se retrouvent pieds et poings liés face à leurs employeurs », rage le syndicaliste.
Le soutien présidentiel à une telle politique est pour Leody, qui reconnaît avec regret avoir voté pour Noynoy en 2010 : « Un signal clair à tous les patrons qu’ils peuvent continuer à faire ce qu’ils veulent ». Il en veut pour preuve le licenciement, en septembre, de 2 600 employés de la compagnie aérienne Philippines Airlines et leur remplacement par du personnel contractuel, en raison, officiellement, de « pertes financières » – alors que le bilan financier présenté en mars 2011 par l’entreprise est positif pour l’exercice 2010-2011.

Corruption et évasion fiscale

Quant aux promesses de justice fiscale de lutte contre la corruption et l’évasion fiscale, véritable sport national (voir FDM de septembre-octobre 2011), faites par Noynoy après son investiture, si elles ont permis de redorer un peu l’image du pays, qui reste malgré tout l’un des plus corrompus de la planète, elles semblent avoir du mal à se concrétiser. Certes, il y a bien des messages publicitaires télévisés appelant à la délation de « ceux qui vivent au-dessus de leurs moyens » et les affaires de dissimulation de revenus ou de corruption font désormais régulièrement la une des journaux mais le phénomène est loin d’être enrayé. « La corruption est toujours là et ce, jusque parmi les proches du président et les affaires d’évasion fiscale n’ont encore conduit personne en prison », rappelle amèrement Pascual, l’ancien organisateur de mouvements paysans. « En fait, toutes ces accusations se font de manière très sélective et sont dirigées principalement contre l’ancienne présidente Gloria Macapagal-Arroyo et son clan, ainsi que contre ceux qui s’opposent au gouvernement. Mais il n’est absolument pas question de donner un coup de balai dans l’administration. »

Impunité pour les forces de l’ordre et l’armée

Pour les défenseurs des droits de l’homme, il reste aussi encore beaucoup de progrès à faire. « Vingt-cinq ans après la chute du dictateur Marcos, et autant d’années de régime “démocratique”, on pourrait s’attendre à mieux », se désole Emmanuel Amistad, qui dirige la Task Force (groupe de travail) pour les détenus philippins, une ONG locale de défense des droits de l’homme. « Depuis l’arrivée de “P-Noy“, le “président Noynoy“, il n’y a eu aucune annonce précise d’un changement de cap concernant la politique des droits de l’homme, aucune initiative claire pour poursuivre les auteurs de violations commises au cours de la précédente administration. »
Plus inquiétant, selon lui : « Parmi les priorités votées par le Congrès en août dernier, à la demande du président figurent deux amendements à la loi anti-terroriste philippine. Le premier vise à supprimer l’obligation de prévenir un suspect qu’il est sous surveillance, le second réduit les compensations accordées à toute personne injustement arrêtée et-ou ayant subi des violences. » Pour le défenseur des droits de l’homme, qui rappelle qu’il y a aujourd’hui encore trois cent douze prisonniers politiques aux Philippines : « C’est la culture de l’impunité qui est ainsi encouragée ».
Une culture de l’impunité dont les principaux bénéficiaires sont… les militaires et les forces de l’ordre. « Nous aurions aimé voir le président reconnaître que des exécutions extrajudiciaires avaient été commises dans le passé par les militaires et que des enquêtes soient menées. Mais rien n’a encore été fait dans ce sens », confirme Jessica Evans, représentante de l’organisation internationale de défense des droits de l’homme Human Rights Watch aux Philippines.
C’est que, dans ce pays, les militaires constituent presque un État dans l’État et jouent un rôle politique non négligeable. Ils peuvent faire ou défaire, par la grâce de coups d’État ou de menaces, les dirigeants qui se succèdent depuis la chute de Ferdinand Marcos, en 1986. On comprendra pourquoi P-Noy préfère les caresser dans le sens du poil depuis son arrivée à la présidence. Il leur a accordé de généreuses augmentations de salaires, en gonflant le budget 2011 de l’armée pour le porter à quelque 104,5 milliards de pesos (environ 1,75 milliard d’euros) – alors qu’à titre de comparaison, pour la même année, celui alloué à la santé n’était que de 33,3 milliards de pesos.
Rien n’indique que cela soit suffisant au président pour s’attacher la loyauté des militaires. Le refus de Noynoy de s’engager dans une escalade militaire après les affrontements qui se sont déroulés fin octobre, dans les îles de Mindanao et de Basilan (voir pages suivantes) et qui se sont traduits par la mort d’une vingtaine de soldats, a immédiatement fait réagir des membres des forces armées. Certains partisans de la manière forte n’ont pas hésité à évoquer la menace d’un coup d’État, jugeant trop « molle » la réaction du président à ces événements.
Pris entre les revendications socio-économiques des uns, qui se feront sans doute de plus en plus pressantes, et les menaces des autres, prêts à renvoyer le pays sur des chemins peu démocratiques, le président Aquino devra faire preuve d’une volonté et d’une énergie à toute épreuve. En aura-t-il la capacité et la volonté ?

* Le 30 juin 2010.
** Le salaire minimum national a été aboli en 1989 par la loi dite Herrera, sous la presidence de Cory Aquino.

Article mis en ligne le 10 décembre 2011

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