Noël contre la faim

Numéro 263 - janvier février 2012

 

Rédigé le 1er février 2012

L’Argentine, à la reconquête de son destin

À peine dix ans après une crise qui l’avait entraînée dans la faillite, l’Argentine présente un tout autre visage. Un succès attribué notamment aux mesures économiques et sociales adoptées par Néstor Kirchner, puis par sa femme Cristina Fernández de Kirchner, réélue triomphalement le 23 octobre, à la tête du pays.

Dimanche 23 octobre 2011. Une marée de drapeaux bleu et blanc recouvre la place de Mai, au centre de la capitale, Buenos Aires. Sur l’estrade dressée face à la Casa Rosada (la maison rose) – le palais présidentiel – Cristina Fernández de Kirchner, tout de noir vêtue, s’adresse à la foule, les larmes aux yeux. « Mes chers compagnons, vous pouvez compter sur moi pour approfondir ce projet destiné à améliorer la vie des 40 millions d’Argentins. » Réélue triomphalement à la tête du pays dès le premier tour avec 53,96 % des votes, « la Reine Cristina », comme elle est surnommée ici, est longuement ovationnée. Mais cette victoire est surtout celle des habitants d’un pays frappé, il y a dix ans, par une crise économique sans précédent. Des Argentins qui scandaient alors « Que se vayan todos ! » (« Qu’ils s’en aillent tous ! ») à l’attention d’une classe politique jugée corrompue et incompétente.

« Pour comprendre ce que représente la réélection de Cristina, il faut se rappeler ce qu’a vécu l’Argentine ces deux dernières décennies, explique Nestor Borri, du Centro Nueva Tierra, un organisme de promotion sociale et pastorale, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, regroupant près de 4 000 acteurs sociaux et communautaires. En 1989, Carlos Menem est arrivé au pouvoir avec l’objectif de répondre à la récession et à l’hyperinflation (jusqu’à 140 %) dont souffrait le pays. Il a mené pendant dix ans une politique néolibérale féroce. » Privatisation des sociétés publiques au profit d’investisseurs privés étrangers, instauration d’une parité fixe entre le dollar et le peso argentin [1], privatisation du régime des retraites. La chirurgie a été lourde et les résultats guère probants. « L’inflation a baissé, admet Nestor Borri. Mais avec une monnaie surévaluée, les exportations ont chuté. Le chômage a grimpé en flèche et les ménages se sont endettés. » La dette du pays, elle aussi, a explosé, pour atteindre 132 milliards de dollars en 2001. Et lorsque le FMI, qui avait jusqu’alors largement aidé le pays, refuse, le 5 décembre 2001, d’accorder un nouveau prêt, l’Argentine se retrouve en cessation de paiement.

Quatre présidents en deux ans

« Entre 2001 et 2002, le pays a traversé la crise sociale et économique la plus violente de son histoire, confirme Fortunato Mallimaci, sociologue et directeur du Centre franco-argentin des hautes études de l’Université de Buenos Aires. Le chômage a grimpé jusqu’à 25 % et même 50 % dans certaines zones ouvrières. Dans les rues, on voyait des milliers de gens attendre des heures devant les soupes populaires. Des dizaines de milliers de “piqueteros” (chômeurs) bloquaient les routes. Des centaines d’usines en faillite ont été occupées par les salariés qui s’opposaient au déman èlement ou à la revente de leurs outils de production. »

Cette crise sociale et économique a atteint son paroxysme lorsque le gouvernement de Fernando de la Rua, le successeur de Carlos Menem, décide de réduire drastiquement les retraits bancaires pour éviter la fuite des capitaux. « Cela a provoqué des émeutes réprimées dans le sang, se souvient Fortunato Mallicaci. Trente et une personnes ont été tuées et le président s’est enfui du palais présidentiel en hélicoptère ! » Pendant les deux années suivantes, pas moins de quatre présidents se sont succédé pour tenter de redresser la barre. En vain. Jusqu’à l’élection, en 2003, de Nestor Kirchner. Le gouverneur de sensibilité péroniste, venu de l’État de Santa Cruz, en Patagonie, a un objectif simple : « Remettre la nation en marche. » Pour y parvenir, il jette les bases d’une nouvelle politique et surfe sur une conjoncture économique internationale plus favorable.

« À cette époque, l’Argentine avait suspendu le paiement de sa dette extérieure et Nestor Kirchner s’est opposé à ce que son remboursement reprenne [2]
• ), précise Mariana Gonzalez, économiste au Centre de recherche et de formation de la République argentine (Cifra). Il a ensuite profité d’une mesure prise avant son arrivée : l’abandon de la parité entre le peso et le dollar. »
Dans le même temps, le prix des « commodities », les matières premières, ont grimpé en fl èche. En particulier le soja transgénique, dont l’Argentine est le 3e producteur mondial.
« L’autre facteur important, pendant toute cette période, a été la bonne santé économique du voisin brésilien, premier partenaire commercial », poursuit Mariana Gonzalez. De quoi doper la production. «  Le Produit intérieur brut (PIB) a augmenté de 8 % en 2003, alors qu’il était à -10 % l’année précédente. Néstor Kirchner a pu se lancer dans une politique de reconquête économique en finançant différentes mesures, comme le lancement d’un vaste programme de travaux publics et l’embauche de chômeurs pour un salaire mensuel de base de 150 pesos. » Et relancer ainsi la demande interne.

« Grâce à cette politique, 4,8 millions d’emplois ont été créés entre 2002 et 2008, en grande partie dans le secteur industriel, indique Nestor Borri. Durant la même période, le taux de pauvreté a chuté de 45 % à 11 %. » Cristina Fernández de Kirchner hérite de cette situation lorsqu’elle est élue, en 2007, pour succéder à son mari. L’avocate de formation prend ses fonctions, déterminée à poursuivre le redressement économique, à récupérer la souveraineté sur les ressources naturelles et fi nancières ou encore à lutter contre l’évasion fi scale. Parmi les principales mesures adoptées, la renationalisation en 2009 du système des retraites et de deux entreprises : « Aerolineas », la compagnie d’aviation, et « les Correios », la Poste argentine.

Une politique de redistribution sociale

Pour renforcer la politique sociale, l’État finance le programme « Argentine au travail », pour créer plus de 300 000 emplois dans l’Économie sociale, et le plan « Familles », destiné à venir en aide à 700 000 familles. Ou encore l’Assignation universelle par enfant (AUH), créée en 2009. Une allocation, d’un montant de 230 pesos par enfant, qui est un « droit » dont bénéfi cient aujourd’hui près de 2 millions de foyers. Autant d’initiatives qui font passer le budget du ministère du Développement social, de 360 millions à 2,8 milliards d’euros, entre 2003 et 2010.

« Mener à bien une politique de redistribution sociale de cette ampleur n’a pas été chose aisée dans un pays marqué par des années de néolibéralisme », assure Fortunato Mallimaci. Le meilleur exemple est le conflit qui a opposé Mme de Kirchner aux grands producteurs de soja en mars 2008. « Pour financer ses programmes sociaux, la présidente a décidé d’augmenter les “retenciones”, ces taxes flottantes sur les exportations de céréales et des oléagineux, que l’État impose aux agriculteurs argentins », rappelle Mariana Gonzalez. Or, ces taxes de 44 % sont jugées déjà trop élevées par les acteurs d’une fi lière stratégique pour l’économie argentine. «  Le bras de fer a duré plusieurs mois, se rappelle Nestor Borri. Et le projet a été finalement rejeté. »

Cristina Fernández de Kirchner sort affaiblie de cette crise et sa popularité dégringole à 20 %. Résultat, elle a perdu les élections législatives en juin 2009. « Beaucoup pensaient alors que le “kirchnérisme” allait s’effondrer, assure Nestor Borri. Et lorsque son époux est mort, en octobre 2010 – terrassé par une crise cardiaque –, des rumeurs ont même laissé croire qu’elle était sur le point de quitter la scène politique. » Mais c’était mal connaître « CFK ». Sa popularité est repartie en flèche après les funérailles nationales de son mari. Un décès et un statut de veuve que ses adversaires lui reprochent d’exploiter encore aujourd’hui.

Mais les critiques des détracteurs de « CFK » se cristallisent surtout sur certains aspects de sa politique économique. Notamment l’inflation officiellement de 8 %, mais évaluée à 25 % par la majorité des économistes. Autre point noir : si le chômage est à son plus bas niveau depuis vingt ans, les salaires sont peu élevés et plus d’un tiers (36 %) de la population active travaille toujours dans le secteur informel.

De nombreux observateurs mettent également en avant les risques que ferait courir à l’économie argentine un ralentissement de la croissance du Brésil et dénoncent la « soja-dépendance ». L’or vert, qui occupe la moitié des terres cultivées, est d’ailleurs rendu responsable de l’exode rural de millions de personnes.

D’autres critiques portent aussi sur la politique minière où les lois censées protéger l’environnement tardent à être mises en vigueur, laissant le champ libre à des compagnies étrangères. « Mais ces bémols n’entament en rien le niveau de confi ance des ménages, historiquement au plus haut, indique Nestor Borri. Alors que l’Europe et une partie du monde connaissent une crise terrible, les Argentins croient de nouveau en l’avenir. » C’est ce sentiment qui prédominait chez les dizaines de milliers de personnes venues fêter la réélection de Cristina Fernández de Kirchner, sur la place de Mai. Parmi elles, un homme arborait une pancarte, sur laquelle il avait écrit : « No soy Indignado, soy Feliz !!! » « Je ne suis pas Indigné, je suis Heureux !!! »

[11 USD = 1 peso, aujourd’hui 1 dollar vaut 4,3 pesos (Ndlr.).

[2Le remboursement de la dette privée, suspendu depuis 2002, a été renégocié en septembre 2010 sur la base d’une décote de 65 %, acceptée par la majorité des créanciers. Pour la payer, Cristina Fernández de Kirchner a décidé de puiser dans les réserves de change (50 milliards de USD). Cette option lui vaut les critiques du FMI qui a perdu tout moyen de contrôle sur l’Argentine depuis 2006, lorsque le pays a remboursé la dette de 9,8 milliards de dollars, contractée auprès de cette institution.

Article mis en ligne le 14 février 2012

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