Noël contre la faim

Numéro 264 - mars 2012

 

Rédigé le 12 mars 2012

Tchad : Le développement, victime collatérale des transferts d’armes

À l’heure où les négociations sur le Traité international sur le commerce des armes (TCA) entrent dans leur dernière ligne droite, l’exemple du Tchad souligne la nécessité de contrôler la circulation du matériel militaire, source d’insécurité et de mal-développement.

Presque une décennie après s’être engagé dans l’exploitation et l’exportation de ses ressources pétrolières, le Tchad se trouve aujourd’hui dans une situation paradoxale : le triplement des recettes tirées de cette activité, loin d’avoir permis au pays de se développer, n’a pas enclenché une dynamique vertueuse. Avec plus d’un habitant sur deux vivant au-dessous du seuil de pauvreté, cet État africain continue de s’enfoncer dans les difficultés.

Classé en 2010, 163e sur 177 pays étudiés par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) dans son rapport sur le développement humain, il a été rétrogradé à la 183e place (sur 187) en 2011... Principale explication : une partie significative de la rente pétrolière [1] a été utilisée pour acquérir des armes, pointe le CCFD-Terre Solidaire dans son rapport « Le développement piégé : les transferts d’armes et le développement au Tchad », publié fin janvier 2012.

Fruits d’une collecte de données complétée par une enquête sur le terrain, les chiffres ont en effet de quoi donner le vertige : entre 2004 et 2008, le budget militaire est passé de 35,4 à 275,7 milliards de FCFA, soit une multiplication par près de 8 ! « Les statistiques internationales confirment les choix du gouvernement tchadien en faveur des dépenses d’armement au détriment notamment des dépenses de santé et d’éducation », rappelle le rapport. À partir de 2005, le budget de la défense est devenu le principal poste du budget et a absorbé 7 % du Produit intérieur brut (PIB) en 2008, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), un pourcentage largement supérieur à celui des États-Unis (4,3 %) ou de la France (2,3 %).

Graves menaces sur les Objectifs du millénaire

Certes, le Tchad était dans une situation de guerre civile où les groupes rebelles étaient soutenus par le Soudan voisin. Pourtant, la signature en 2008 d’un pacte de non-agression entre les deux pays ne s’est pas traduite par un renoncement aux importations de matériels militaires. En 2010, la facture s’est élevée à 154,4 milliards de FCFA (100 FCFA = 0,15 euro). Ce montant, bien qu’en baisse par rapport à 2008, reste très élevé comparé aux sommes allouées au début des années 2000.

Depuis deux ans, les dépenses sociales sont toutefois reparties à la hausse. Mais les efforts restent insuffisants, a estimé le FMI (Fonds monétaire international). Une grande partie des fonds a surtout servi à améliorer les infrastructures. Les constructions d’écoles, d’hôpitaux ou les kilomètres de voies bitumées sorties de terre ne sont pas de nature à infléchir le jugement de l’Association française de développement (AFD) : le Tchad est mal parti pour atteindre les Objectifs du millénaire [2].

Il n’y a d’ailleurs pas que le détournement des ressources retirées de la vente de « l’or noir » qui hypothèque les chances du pays. L’insécurité due au nombre d’armes en circulation n’est pas propice à la lutte contre la misère. D’autant qu’aux achats de matériels légaux s’ajoutent des acquisitions plus ou moins douteuses. En 2010, plus d’un million d’armes de tous calibres circulaient dans le pays, selon le journal tchadien Le Progrès qui reprend une citation attribuée au ministre de l’Intérieur. Pas plus que les importations, la gestion des stocks de maté riels militaires n’est contrôlée et les trafics vont bon train dans une région où les frontières sont poreuses...

Dans une zone très fragilisée, où l’arrivée massive de réfugiés soudanais a apporté son lot de violences, la prolifération des armes de guerre distribuées à la population civile n’a fait qu’exacerber des conflits existants entre agriculteurs et éleveurs pour l’exploitation des zones cultivables. Sous la pression démographique, mais aussi en raison de la sécheresse et du manque de points d’eau, les transhumants ont tendance à marcher sur les plates-bandes de sédentaires. Les camps de réfugiés sont, eux aussi, le théâtre de violents affrontements. À l’image de ce qui s’est passé à Ouré Cassoni – où vivaient jusqu’à sa fermeture en avril 2010 – quelque 30 000 réfugiés soudanais du Darfour. Situé à la frontière du Soudan, ce camp était devenu un vaste marché dans lequel transitaient toutes sortes de marchandises y compris des lance-roquettes, des grenades ou des Kalachnikov. Autre fléau, essentiellement dans le nord du pays qui affecte plus de 200 000 personnes : « La présence d’un million de mines et de plus de deux millions d’engins non-explosés qui bloquent l’accès aux pâturages, aux terres cultivables, aux routes, aux points d’eau et aux habitations...  », mentionne le rapport.

Face à cette situation, la communauté internationale se montre impuissante. Et le retrait en 2008 de la Banque mondiale du projet pétrolier n’a pas fait plier le gouvernement d’Idriss Déby [3] qui a continué à utiliser la manne pétrolière, surtout pour acheter des armes. Certains pays, France en tête, ont largement bénéficié de ces achats d’armes, en dépit de textes contraignants adoptés au niveau de l’Union européenne qui auraient pu, s’ils avaient été suivis à la lettre, limiter les dégâts.

L’Hexagone n’est d’ailleurs pas épargné par les critiques : «  Il ressort des entretiens que nous avons eus avec la plupart des services concernés par le contrôle des exportations d’armement que l’étude des demandes ne s’appuie pas sur l’évaluation précise et spécifique du risque sur le développement, observe le rapport. Il faut d’ailleurs noter que l’AFD n’intervient pas directement dans le processus de décision. » De quoi apporter de l’eau au moulin de tous ceux qui entendent bien voir le futur Traité sur le commerce des armes définitivement adopté par la conférence internationale des Nations unies, consacrée à ce sujet en juillet prochain...

[1Plus de 50 % selon l’International Crisis Group.

[2Un jugement qui repose sur une évaluation menée
par le Pnud fi n 2008.

[3Sous l’impulsion de la société civile tchadienne, la
Banque mondiale avait posé un certain nombre de conditions au prêt accordé au gouvernement tchadien. Elle demandait qu’une partie des revenus pétroliers soit consacrée à la lutte contre la pauvreté.

Article mis en ligne le 10 septembre 2012

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