Numéro 268 - septembre octobre 2012

 

Rédigé le 10 octobre 2012

Les défis de l’altérité

Un demi-siècle plus tard, on peine à imaginer l’ampleur de la mutation qu’a engendrée le concile Vatican II dans l’Église catholique. « Plein de choses, qui nous apparaissent aujourd’hui évidentes dans la vie ecclésiale, n’existaient pas avant », rappelle Daniel Moulinet [1], prêtre du diocèse de Moulins et aumônier du mouvement Chrétiens dans l’Enseignement public (CdEP).

Parmi ces nouveautés : la place prise, dans la vie des catholiques, par la lecture et la méditation de l’Écriture ; le travail en commun des prêtres entre eux et avec les évêques ; la collaboration entre prêtres et laïcs dans la vie ecclésiale ; les diacres permanents ; la participation des fidèles à la liturgie ; sans oublier les relations de dialogue avec les chrétiens non catholiques et avec les non-chrétiens, ni l’ouverture au monde qui a notamment permis aux Églises du Sud de gagner en autonomie...

L’aggiornamento (« mise à jour ») souhaité par le pape Jean XXIII, a bien eu lieu. Ce n’était pas gagné d’avance. Pie XII avait envisagé, avant d’y renoncer, de reprendre le concile Vatican I, prématurément interrompu en 1870 en raison de l’invasion de Rome par les troupes italiennes. Âgé de soixante-dix-sept ans, à son élection en octobre 1958, Jean XXIII apparaît comme un pape de transition, plutôt dans la ligne de son prédécesseur.

Jean XXIII a voulu faire de ce concile un instrument d’unité pour les frères séparés

Aussi, son projet de réunir un concile suscite-t-il une réelle surprise. « Le 25 janvier 1959, Jean XXIII fait quatre annonces, précise Daniel Moulinet qui est aussi professeur d’histoire de l’Église, à la Faculté de théologie de Lyon. Les deux premières, dans la suite de Pie XII, concernent la révision du code de droit canonique latin et la promulgation de celui des Églises orientales. La troisième évoque la tenue d’un synode pour le diocèse de Rome. Ainsi, le nouveau pape se pose d’abord comme un pasteur, évêque de son diocèse.
La quatrième porte sur la réunion d’un concile œcuménique, c’est-à-dire un concile auquel les évêques du monde entier seront convoqués. La date de cette annonce est très symbolique : le 25 janvier 1959 est le dernier jour de la semaine de prière pour l’Unité des chrétiens. Comme il le dira à plusieurs reprises, Jean XXIII a aussi voulu, dès le départ, faire de ce concile un instrument d’unité pour les frères séparés.
 »

Pour les Églises du Sud, le concile a été à la fois une expérience d’universalité et de responsabilité. Elles ont eu le sentiment d’être écoutées et ont pu accéder à l’âge adulte en prenant leur autonomie par rapport aux Églises fondatrices.

Bernard Holzer, ancien secrétaire général du CCFD.

À l’époque, l’œcuménisme n’est guère encouragé dans l’Église catholique. La volonté de Jean XXIII se traduit dans une initiative surprenante : l’invitation faite aux Églises orthodoxes et protestantes d’envoyer des observateurs au concile. Ils assisteront aux débats de l’assemblée, sans toutefois y prendre part. « Mais leur présence va être importante, souligne Daniel Moulinet. Chaque mardi, ils vont être réunis pour s’exprimer sur les débats de la semaine précédente ; informations qui seront transmises au pape. Par ailleurs, ils vont nouer des contacts personnels et participer à de multiples rencontres informelles. Cela a beaucoup compté dans l’ouverture de nombreux évêques à l’œcuménisme. »

Les contributions décisives des théologiens

Des ouvertures, il y en aura bien d’autres. Notamment, grâce aux théologiens invités comme « experts », tels les Français Yves Congar et Henri de Lubac. Leurs contributions ont souvent été décisives dans l’évolution des textes préparatoires très marqués, au départ, par la réaffirmation de la doctrine traditionnelle. Durant le concile, « j’ai refait ma théologie », reconnaît Mgr Paul-Emile Charbonneau [2], évêque émérite de Gatineau-Hul (Canada). Et d’autres Pères conciliaires aussi. Des théologiens, souvent venus à Rome comme conseillers d’un évêque, y ont encore contribué, à travers des conférences ou des rencontres informelles comme à la « Domus Mariae » : un « lieu de conspiration évangélique et de révolution non violente », selon l’archevêque brésilien Dom Helder Camara [3]. S’y retrouvaient, venus de différents continents, des évêques, des prêtres, mais aussi des laïcs.

Peu nombreux parmi les « experts » invités aux sessions conciliaires, les laïcs n’en sont pas moins très présents à Rome, via notamment les mouvements d’Action catholique. « Je venais de l’ACE (Action catholique des enfants), raconte Jackie Fabre, qui fut secrétaire générale adjointe du CCFD à sa fondation. Avec les responsables d’autres mouvements, comme la Joc (Jeunesse ouvrière chrétienne), nous rencontrions des évêques de tous les continents. Pour beaucoup, c’était une découverte, car ils n’avaient pas l’expérience de travailler avec des laïcs, en particulier des femmes. De notre côté, nous ressentions un fort engouement pour cette Église qui atterrissait enfin. Personnellement, ajoute-t-elle avec une émotion toujours intacte, j’en garde le souvenir d’une vie d’Église réjouissante. »

Le déroulement du concile n’a rien eu d’un long fleuve tranquille

Le déroulement du concile Vatican II n’a rien eu d’un long fleuve tranquille. Les évêques, qui y étaient peu habitués, ont dû apprendre à travailler ensemble. À côté des séances en assemblée et des travaux en commission, des réseaux de concertation furent mis en place. Comme l’« interconférence » dont Mgr Roger Etchegaray assura le secrétariat. Cette instance informelle, où se retrouvaient les représentants des différents épiscopats, contribua à ancrer la majorité des Pères conciliaires dans l’aggiornamento voulu par Jean XXIII et maintenu par son successeur, Paul VI, en 1963. Cela, malgré le soutien accordé par la Curie romaine à ceux que cette perspective effrayait, ou qui la refusaient, et qui resteront minoritaires.

C’est l’un des effets de l’inculturation : nos peuples entraient dans l’Église avec leurs cultures.

Mgr Sarr, archevêque de Dakar.

Les débats sur les « schémas » (textes préparatoires) ont parfois suscité de vives tensions. Comme dès la première session conciliaire, le schéma sur la Révélation rejeté par une majorité de l’assemblée, car sa formulation, irrecevable par les Églises protestantes, tournait le dos à l’œcuménisme. « Bien que le vote n’ait pas atteint le quota des deux tiers, Jean XXIII retira le texte pour qu’il soit reformulé de manière plus conforme à l’option œcuménique, rappelle Daniel Moulinet. Au final, la constitution sur la Révélation met en avant la Parole de Dieu, en dialogue avec sa création. Elle invite à accroître la part de la Parole divine dans la liturgie, la catéchèse et la théologie. »

Encourager la collaboration entre prêtres et laïcs

Autre texte, lui aussi très disputé durant son élaboration, la constitution « Lumen Gentium » qui définit l’Église en valorisant la notion de « peuple de Dieu ». Elle fait de tous les fidèles des participants à part entière de la vie et des missions de l’Église ; repose la hiérarchie ecclésiale sur la collégialité épiscopale ; restaure le diaconat permanent et encourage la collaboration entre prêtres et laïcs. De son côté, portant sur la place et le rôle de l’Église « dans le monde de ce temps », la constitution « Gaudium et spes » connaît aussi un grand retentissement. Pour René Valette, ancien président du CCFD, et ancien vice-recteur de l’Université catholique de Lyon, c’est l’un des textes les plus féconds de Vatican II. « L’Église ne se pose plus comme une forteresse prétendant dicter au monde sa conduite. C’est une Église de plein vent, une Église de Pentecôte proposant, avec exigence et humilité, la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. »

Avec le décret sur l’œcuménisme, l’Église s’inscrit clairement dans le mouvement œcuménique. « Il s’agit non seulement d’entrer en dialogue, mais aussi d’agir ensemble, précise Daniel Moulinet. L’Acat (association œcuménique, ndlr) [4] exprime bien cette visée. » La minorité conservatrice n’a pu empêcher cette évolution décisive. Ni l’adoption d’un autre texte qui va, bien plus que le renouveau liturgique, focaliser le refus de Vatican II dans les milieux traditionalistes : la déclaration sur la liberté religieuse. Elle affirme qu’aucun État, fût-il chrétien, ne peut contraindre qui que ce soit à agir contre sa conscience. « On oublie trop souvent que cette déclaration a reçu le ferme soutien, entre autres, des évêques vivant sous l’oppression communiste », rappelle Daniel Moulinet. « C’est un texte révolutionnaire. Je le relis régulièrement, car ce qu’il dit de la dignité et de la liberté humaines demeure fondamental, confie René Valette. Le problème, pour les intégristes, c’est que ce n’est plus une Église qui impose, mais une Église qui propose. »

« Vatican II a libéré une énergie considérable, en instituant une nouvelle manière de se situer dans l’Église et de situer l’Église dans le monde », tient à rappeler Mgr Albert Rouet, ordonné prêtre en 1963. L’expérience conciliaire en elle-même a permis à l’Église de s’ouvrir à sa propre diversité. « Pour les Églises du Sud, il a été à la fois une expérience d’universalité et de responsabilité. Elles ont eu le sentiment d’être écoutées et ont pu accéder à l’âge adulte en prenant leur autonomie par rapport aux Églises fondatrices, explique Bernard Holzer, ancien secrétaire général du CCFD, aujourd’hui en poste à Manille au sein de la mission des Assomptionnistes aux Philippines. La fécondité du concile s’est inscrite dans l’inculturation, notamment au niveau de la liturgie, mais aussi de la théologie. En Asie, l’Inde est ainsi devenue un important centre de réflexion théologique. L’ouverture à la Bible a été centrale pour les communautés ecclésiales de base, toujours bien vivantes comme ici, aux Philippines. Grâce aux conférences épiscopales, fruits du concile, les évêques ont pu prendre en compte ensemble des questions comme celle de l’évangélisation. La conférence des évêques d’Asie s’est ainsi engagée dans un travail de long terme sur les “trois dialogues” : avec les cultures, les religions et les pauvres. »

Le concile a placé l’Église dans la perspective de la mondialisation

Les grands textes de Vatican II, parmi lesquels il faut encore mentionner la déclaration sur les relations avec les religions non chrétiennes (« Nostra aetate »), « ont, bien avant qu’on en parle, placé l’Église dans la perspective de la mondialisation », relève Daniel Moulinet. Dans la même lignée, considère René Valette, le concile a aussi engendré « de grandes encycliques, comme “Pacem in terris” (1963) et “Populorum progressio” (1967), si importante pour le CCFD. Ce dernier est né avant les débuts de Vatican II, mais il a grandi avec et par le concile, souligne-t-il. Les catholiques ne pouvaient se désintéresser des enjeux de la justice et de la paix. “Le développement est le nouveau nom de la paix”, affirme Paul VI dans “Populorum progressio”. Mais le développement de tout l’homme et de tous les hommes. C’est-à-dire, pas seulement économique, mais aussi dans sa dimension sociale et sa dimension spirituelle. Notre tâche humaine et chrétienne n’est pas accomplie tant qu’un être humain demeure bafoué dans sa dignité. C’est aussi cela, Vatican II. »

[1Voir son livre : Vatican II raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu. Éditions de l’Atelier. 11,40 euros.

[3Lettres conciliaires. Deux tomes. Éditions du Cerf, 2006. 48 et 58 euros.

[4L’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture est un mouvement qui rassemble des chrétiens orthodoxes, protestants et catholiques.

Article mis en ligne le 1er mars 2013

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