Noël contre la faim

Numéro 271 - Janvier-Février 2013

 

Rédigé le 25 février 2013

Birmanie : Une ouverture sous contrôle

Après cinquante ans de dictature militaire, la Birmanie s’engageait, en 2010, dans une phase de démocratisation. Opération qui lui permettra de retrouver sa place dans le
concert des nations et, surtout, de voir levées les sanctions dont elle était l’objet. Deux ans après cette métamorphose, le constat fait par la population reste cependant mitigé.
Retour dans un pays en pleine transition.

Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas le reconnaître. Depuis la dissolution officielle de la junte militaire et l’investiture, le 30 mars2011, du président Thein Sein, un parfum de changement flotte sur la Birmanie : dialogue avec Aung SanSuu Kyi, l’icône de l’opposition, libération de prisonniers politiques, droits de grève et de syndicalisation, assainissement des pratiques financières, censure de la presse relâchée...

En un an et demi, le nouvel homme fort aura réussi l’exploit de faire passer son pays du statut d’État paria à celui de pays fréquentable. Le bouquet final explosant le 1er avril 2012, lors de l’élection d’Aung San Suu Kyi au Parlement birman.

Une fragrance démocratique qui a manifestement séduit l’opinion internationale. Des Nations unies au Japon, des États-Unis à l’Europe en passant par l’Australie ou l’Indonésie, les applaudissements furent unanimes. Et les sanctions auxquelles était jusqu’alors soumise la Birmanie de s’évaporer, chacun faisant désormais montre d’amabilité pour assurer de son soutien la « transition démocratique » birmane et, surtout, placer quelques contrats économiques dans un pays qualifié déjà par le FMI d’« étoile montante ».

Mais bonne foi ne veut pas dire aveuglement. Sur le terrain, la belle image projetée à la face du monde s’efface derrière une réalité moins reluisante. « Les militaires ne sont pas prêts à passer la main », affirme Win Tin, figure marquante du combat pour la démocratie, aujourd’hui âgé de quatre-vingt-trois ans, qui participa, avec Aung San Suu Kyi, à la création de la Ligue nationale pour la démocratie (LND)en 1988. L’obstacle majeur à une véritable démocratisation reste, à ses yeux, la Constitution birmane, votée dans des conditions plus que douteuses en 2008. «  Elle a été taillée sur mesure par et pour les militaires qui se sont attribués d’office 25 % des sièges dans les deux assemblées du Parlement .L’Article 6 reconnaît même à l’armée un rôle “principal” dans la vie politique birmane. Tant que cette Constitution ne sera pas révisée, rien ne changera », explique-t-il.

Les militaires ne sont pas prêts à passer la main

Le constat de Min Ko Naing, l’un des leaders de la révolte étudiante de 1988– rôle pour lequel il passera vingt ans en prison – est plus amer. « Maintenant qu’ils se sont mis à l’abri, qu’ils ne peuvent plus être inquiétés pour leurs crimes et se sont assurés le contrôle du pouvoir, ils se la jouent “ouverture” », ironise-t-il.

Une ouverture, donc, mais contrôlée. Les prisonniers politiques libérés ? « Il en reste encore beaucoup en prison et les arrestations continuent », déplore un ancien prisonnier politique reconverti dans la défense des droits de l’homme. Les droits accordés aux ouvriers ? « Quels droits ? », interroge Kam Myint, arrêté pour avoir participé à la création d’un syndicat en 1989. «  Les patrons continuent de faire ce qu’ils veulent et signent des contrats qu’ils ne respectent pas. Les salaires restent insuffisants, les heures sup’ sont rarement payées, il n’y pas de couverture sociale. En plus, les ouvriers doivent s’entasser dans des dortoirs en banlieue et se coltiner des heures de trajet pour se rendre à leur travail. »

La liberté de la presse ? « Les quatre quotidiens en circulation appartiennent aux militaires », relativise Myo Min Htike, le patron de Venus News, un hebdomadaire d’information indépendant.« Et sur les quelque250 titres que compte la presse magazine, seuls 20 % sont indépendants. » S’il se réjouit de la fin de la censure prépublication décidée en août 2012, il rappelle que ce relâchement est loin d’être total. «  Si nous publions un article qui ne convient pas, le comité de censure peut intervenir après sa parution et nous causer des ennuis. Ainsi, beaucoup pratiquent maintenant l’auto censure et évitent de trop appuyer sur les sujets sensibles », regrette-t-il.

Les retombées économiques des investissements étrangers attendus laissent tout aussi perplexe la population. C’est que, pendant ces cinquante années où ils ont régné sur la Birmanie, les militaires se sont également imposés dans le paysage économique du pays. « Les militaires et leurs petits amis monopolisent aujourd’hui 80 % de l’économie nationale », constate ThawDar, journaliste indépendant. « Ils contrôlent l’exportation du bois, du jade, du pétrole, l’importation d’huile de palme, d’automobiles et de matériel électronique. Ils possèdent des cimenteries et des hôtels, des entreprises de construction, des compagnies de transport, aérien ou routier, produisent de la bière et des cigarettes... »

Et cette mainmise s’appuie sur une bureaucratie dont l’efficacité dépend avant tout
de la valeur du pot-de-vin versé – le dernier rapport de Transparency International classait ,en 2012, la Birmanie au 172e rang mondial, sur 176, quant à la corruption. Aujourd’hui, malgré tous ses atouts, son incroyable richesse en ressources naturelles, notamment gaz et pétrole, ce pays qualifi édans les années 1930 de « grenier à riz del’Asie » est devenu le plus pauvre du Sud-Est asiatique. Entre 30 et 40 % des Birmansvivent avec tout juste 1 euro par jour, les infrastructures sont obsolètes, les systèmes éducatif ou médical insuffisants et inadaptés, et la pauvreté pousse des millions d’entre eux à s’expatrier, en Thaïlande en Malaisie, à Singapour... pour subvenir aux besoins de leurs familles.

On comprendra alors que certains s’interrogent, à juste titre, sur la rapidité avec laquelle les sanctions économiques imposées par la communauté internationale ont été levées. Et sur la pertinence de prêts programmés parles grands argentiers inter nationaux comme la Banque mondiale (245 millions de dollars) ou des aides promises par certains États (200 millions de dollars au titre de l’aide au développement par l’Union européenne) sans aucune garantie de transparence ou d’avancée démocratique.

L’opposition qui, pour l’instant, se résume principalement à Aung San Suu Kyi et la LND, est aussi sur la sellette. Car si chacun s’accorde à saluer le parcours et le courage de la Dame de Rangoon et reconnaît que, avec une quarantaine de parlementaires sur les six cent soixante quatreque comptent les deux chambres du Parlement birman, ses marges de manoeuvre sont plus que limitées, des questions surgissent : notamment ses ambiguïtés sur la guerre qui sévit dans l’État kachin et les violences qui ont ensanglanté l’Arakan ou son incapacité à mettre son parti en ordre de bataille pour les élections de 2015. D’autres considèrent que, après avoir été placée pendant quinze années en résidence surveillée, elle serait désormais en « résidence parlementaire surveillée ». Quant à la LND, elle est critiquée pour son mode de fonctionnement jugé « bureaucratique » et ses décisions, souvent prises de manière « peu démocratique » et sans consultation de la base.

La société civile veut faire entendre sa voix

Il n’y aurait donc aucune amélioration sensible en Birmanie ? Si. Une, et de taille. La porte entrouverte par le président Thein Sein dans llaquelle se sont engouffrés nombre d’associations, de fondations, de groupes plus ou moins formels, qui ont saisi cette opportunité pour sortir de l’ombre et agir. Microcrédit, accaparement des terres, droits de l’homme, droits des femmes, développement agricole alternatif, protection des forêts ou des rivières, sécurité alimentaire, éducation, santé... aucun domaine n’échappe à l’attention d’une société civile qui veut désormais faire entendre sa voix.

« Le renforcement de la société civile est le seul moyen pour obtenir un vrai système démocratique », jure Moe Thuray, activiste local et membre du collectif Génération Wave. «  Tant qu’il n’y aura pas cette pression venue du peuple, rien ne bougera. » Mais attention, prévient le jeune homme : « Il ne faut pas croire que cela se fera facilement. Rien ne dit que les militaires n’hésiteront pas à se servir une nouvelle fois de leurs armes. »

La violence avec laquelle, fin novembre 2012, le gouvernement a répondu à une manifestation de paysans et de moines contre l’extension controversée d’une mine de cuivre dans le nord du pays– manifestation au cours de laquelle les forces de l’ordre n’ont pas hésité à tirer des grenades incendiaires contre les manifestants, brûlant ainsi sévèrement plusieurs dizaines de participants –, montre quelles pourraient être les limites de la""« voie vers la démocratisation » prônée par le président Thein Sein.

Article mis en ligne le 2 avril 2014

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