Noël contre la faim

Numéro 273- Avril 2013

 

Rédigé le 10 avril 2013

Chine : Une vie en dissidence

Pendant les vingt années de son exil à Paris, Caï Chongguo fut correspondant du China Labour Bulletin, une association créée à Hong Kong par Han Dongfang, contraint lui aussi de fuir la Chine après les événements de la place Tian’anmen. Retour sur le parcours d’un homme libre qui a pu récemment regagner Hong Kong.

Auteur(s) : Hélène Jullien
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Né en 1955, dans la ville de Wuhan à 1 000 kilomètres de Pékin, Caï Chongguo a dû, à l’issue de ses études et comme la majorité des lycéens sous Mao Tsé-toung travailler deux années dans les rizières, puis deux autres en usine. C’est au contact de cette réalité de terrain qu’il se forgera une conscience politique.

À l’usine, il est chargé de mener des enquêtes sur les conditions de travail des ouvriers. Derrière le modèle socialiste idéal vanté par les autorités, il découvre la corruption et surtout la souffrance du petit peuple chinois. « Un jour, j’ai vu une vieille ouvrière qui poussait difficilement un lourd chariot. Comme elle ne s’est pas écartée assez vite, sa jambe a été broyée par un camion. » Cette image, symbole des injustices sociales que subissent les ouvriers va le hanter. Après ses longues journées de labeur, le jeune homme consigne dans son journal ses réflexions mais aussi ses indignations. Féru de lecture , il dévore les livres « empruntés  » à la bibliothèque de son lycée : Hegel, Marx et une histoire de la Révolution française.

Paradoxalement, c’est auprès de son père, fidèle serviteur du Parti, qu’il puisera des valeurs essentielles. « Mon père était responsable d’une entreprise d’État de transport et est devenu plus tard membre du syndicat officiel de l’entreprise. Il est né dans une famille pauvre et doit sa réussite au Parti. Mais c’est un homme intègre qui a su résister à la corruption et qui respectait ses salariés.  » Un père fidèle à ses convictions qui ne rejettera pourtant jamais son fils dissident. Après les événements de 1989 [1], il lui écrira, en exil, ces mots révélateurs de cet équilibre difficile : «  Je suis convaincu que mon fils a raison et qu’un jour notre Parti le réhabilitera. »

Au cours des années 1980, étudiant en philosophie à Wuhan, Caï découvre les œuvres des existentialistes de Jean-Paul Sartre à Michel Foucault qui renforceront sa conviction que toute réflexion doit déboucher sur l’action. C’est en 1984 qu’il publie ses premiers essais critiques sur l’histoire chinoise contemporaine, dans une revue fondée avec des amis universitaires. Des articles qui lui valent d’être qualifié de «  bourgeois réactionnaire  » par la presse d’État. « Mais dans le milieu des années 1980, dit-il, nous étions nombreux en Chine à croire aux réformes politiques et économiques, on parlait de démocratie. C’était la période de la Perestroïka, on admirait Gorbatchev. »

Un Pékin en pleine ébullition

En avril 1989, alors qu’il prépare sa thèse sur les philosophes politiques français des XVIIe et XVIIIe siècles, il découvre à la télévision les premiers rassemblements d’étudiants qui réclament démocratie et multipartisme. Le 19 mai, quand il rejoint le mouvement, il est frappé par l’incroyable image d’un Pékin en pleine ébullition autour de l’immense place Tian’anmen transformée en forum permanent de discussion. «  On était en colère, mais aussi très inquiets : on savait que les autorités pouvaient à tout moment décréter l’état d’urgence. »

Après l’effroyable répression qui s’abat sur Tian’anmen [dans la nuit du 3 au 4 juin, l’armée chasse les derniers manifestants, faisant de nombreuses victimes, ndlr], Caï fait partie des dissidents activement recherchés par la police. Il fuit en bateau via Hong Kong, avant de rejoindre la France le 14 juillet. Le soir-même, avec d’autres dissidents chinois, il est l’hôte des autorités françaises pour les cérémonies du bicentenaire de la Révolution. «  J’étais abasourdi, étouffé par la douleur, l’horreur des massacres, sonné par la fuite. J’avais tout laissé derrière moi, mon fils de six mois, ma femme, mon poste de prof de philosophie. » Il doit repartir à zéro.

Durant les premiers mois, il vit écartelé entre la douleur de l’exil et l’envie de découvrir cette France, dont il admire la culture. Il apprend le français, obtient une bourse, un studio HLM. « Je lisais tout. J’avais envie de comprendre de l’intérieur cette société. » Très vite, il entre en contact avec les syndicats, le milieu des ONG. Ne pouvant obtenir un poste de professeur – « c’était beaucoup plus difficile que pour les dissidents aux États-Unis  », il travaille dans une bibliothèque, puis dans une ONG. À chaque fois que l’occasion lui en est offerte, il décrypte, lors de conférences, l’envers du décor chinois. Et écrira deux livres pour partager son expérience [2].

C’est en 1993, lors d’une conférence aux États-Unis, qu’il rencontre Han Dongfang, lui même expulsé de Chine pour avoir créé le premier syndicat indépendant en 1989. « Nous avons vécu les mêmes choses, avons la même sensibilité. Il m’a convaincu de rejoindre le China Labour Bulletin. »

En 2010, il peut enfin retourner à Hong Kong où il poursuit, au sein de l’équipe du CLB, son combat pour le droit des travailleurs et la liberté syndicale.

[1Événements qui se déroulèrent place Tian’anmen du 17 avril jusqu’à leur sanglante répression des 3-4 juin 1989.

[2Chine, l’envers de la puissance. Éditions Mango (2005) et J’étais à Tian’anmen. Éditions L’esprit du temps, 2009.

Article mis en ligne le 10 octobre 2013

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