Noël contre la faim

Numéro 275 Juin-Juillet 2013

 

Colombie : La terre au coeur du conflit

La région de l’Uraba, située au nord-ouest de la Colombie, est depuis longtemps le théâtre d’un conflit politique armé. Riche en ressources naturelles, trait d’union entre l’Atlantique et le Pacifique, elle suscite la convoitise des grandes compagnies étrangères. La violence y est omniprésente dans le processus d’accaparement des terres.

Début 1997. Sous le nom de code « Opération Genesis », l’armée et les paramilitaires des AUC (Autodéfenses unies de Colombie) lancent une vaste offensive contre les bastions de la guérilla des Farc dans la région de l’Uraba. « De nombreuses familles avaient abandonné le village, fuyant les violents combats qui opposaient l’armée à la guérilla, se souvient Julio Sanchez, habitant du hameau de Nueva Luz. Puis les paramilitaires sont arrivés. “Vends ta parcelle ou c’est ta veuve qui le fera”, disaient-ils. Mais le prix qu’ils nous en offraient était ridicule. Je n’étais ni dans un camp ni dans l’autre, mais je ne voulais pas abandonner cette terre que j’avais défrichée trente ans plus tôt... » Julio Sanchez hésite, sa voix se brise. « Alors, ils ont emmené mon fi ls et l’ont tué. Juste là, derrière. » Bombardements, villages incendiés, massacres... L’Opération Genesis se soldera par le déplacement forcé de plus de 15 000 paysans qui, comme Julio, abandonneront terres, récoltes et bétail.
À la même époque, Gloria Cuartas était maire d’Apartado, la principale ville de l’Uraba. Aujourd’hui, cette figure respectée de la société civile colombienne reste toujours aussi amère. « Prises entre deux feux, les populations civiles sont les principales victimes du conflit armé. Mais, avec le recul, reprend-elle, je pense que le prétexte de la lutte contre insurrectionnelle a été – et continue d’être – sur utilisé
pour camoufler des intérêts économiques liés au contrôle des terres et, plus largement, du territoire. »
Pointant sur une carte la zone située à la frontière du Panama, Gloria Cuartas explique. « L’Uraba dispose de terres fertiles, d’un important potentiel hydroélectrique, d’un sous-sol riche en ressources minérales et d’une position stratégique entre la mer des Caraïbes et ses routes vers la côte Est des États-Unis et l’Europe ; et l’océan Pacifi que, ouverture vers l’Asie et le marché chinois. »
Autant d’atouts incitant les sociétés étrangères à investir dans l’agroindustrie, l’exploitation minière, la construction de barrages, de ports, de routes ou de zones franches. Des mégaprojets, tous tournés vers l’exportation, qui ne laissent guère de place à l’agriculture familiale et vivrière. « Les emplacements des projets correspondent précisément aux zones de forte présence de l’armée et des groupes paramilitaires », continue Gloria Cuartas.

Quand des grandes compagnies financent les paramilitaires

Implantées dans la région depuis les années 1960, les compagnies bananières furent parmi les premières à prendre conscience du potentiel économique de l’Uraba... et de la nécessité, pour l’exploiter, de s’assurer certaines alliances. « Chiquita, Del Monte, Dole, toutes cotisaient ! témoigne Salvatore Mancuso, ex-chef paramilitaire aujourd’hui détenu aux États-Unis. Elles payaient 3 cents de dollar par caisse de bananes embarquée... » Entre 1997 et 2004, Chiquita Brandt versera à elle seule 1,7 million de dollars aux paramilitaires de l’Uraba, avant d’être reconnue coupable par un tribunal nord-américain de « financement illicite de groupe terroriste ». À l’aide d’un montage financier opaque, via le paradis fi scal des îles Vierges, la société
transfère alors la conduite de ses opérations en Colombie à la compagnie Banacol... dont les paysans de l’Uraba continuent de dénoncer les coups tordus.
En décembre 2010, « environ trois cents personnes armées de machettes ont occupé plus de 1 000 hectares appartenant à la communauté », raconte Ligia Maria Chavera, dirigeante de la zone humanitaire* de Camelias. « Banacol était dans le coup ! » En effet, dans les semaines précédant l’invasion, une rumeur circulait, relayée par une radio locale, à propos de terres inoccupées, disponibles pour qui se donnerait la peine de les défricher. Banacol offrait semences, outillage et crédit aux colons potentiels. Le jour J, des paramilitaires en civil sont parmi les envahisseurs et, quelques mois plus tard, les bananes plantain produites sur ces parcelles occupées seront achetées et exportées par Banacol.
Cette entreprise n’est pas seule à avoir recours à des pratiques peu avouables pour s’emparer de terres communautaires. La culture à grande échelle de la palme africaine a connu une progression spectaculaire depuis la fi n des années 1990. Surfant sur la vague des agrocarburants, les palmiculteurs ont pu s’installer sur les terres abandonnées par des paysans lors de l’Opération Genesis ou « acquises » par des paramilitaires prêts à jouer les intermédiaires pour le compte d’entreprises agroindustrielles.
Les organisations paramilitaires ont pourtant été officiellement démobilisées en 2005. Certes, uniformes et brassards des AUC ont disparu, « mais les para militaires sont toujours là, affirme le padre Javier Giraldo, membre du Cinep. Ils continuent d’agir et l’armée laisse faire ». S’appuyant sur des chiffres officiels, sans doute très en deçà de la réalité, l’Institut colombien de développement rural, organisme d’État, reconnaît d’ailleurs que des personnes liées aux paramilitaires détiennent toujours illégalement 41 790 hectares de terres en Uraba.

Défendre la terre au péril de sa vie

Et malgré la loi de restitution de terres aux victimes du conflit armé adoptée en 2010 par le gouvernement du président Santos, qui a encouragé de nombreuses communautés à revendiquer leurs droits, le bureau des Nations unies en Colombie signalait, dès 2011, l’assassinat de vingt-huit dirigeants paysans impliqués dans ce processus de restitution.
Les communautés paysannes mettent cependant en œuvre des stratégies multiples de défense et de récupération de ces terres qui les font vivre. Pour l’économiste Jairo Estrada, directeur de Dilsa (Institut légal et de services alternatifs, partenaire
du CCFD-Terre Solidaire), « ces luttes citoyennes pacifiques ont en commun de défendre une agriculture familiale et vivrière, respectueuse de l’environnement, qui se pose en alternative à un système agroexportateur et extractiviste invivable ». Ainsi, en dépit de la passivité complice des autorités, les habitants de Camelias sont parvenus, après un an de lutte, à expulser les « envahisseurs » soutenus par Banacol. Refusant de vendre aux multinationales, ils commercialisent eux-mêmes leur production de bananes plantain sur le marché national.
Dans les régions montagneuses de Carmen del Darien et Murindo, les Indiens Embera- Katio se mobilisent pour défendre une zone naturelle protégée qui est aussi un lieu sacré, menacée par le mégaprojet minier de Mandé Norte. L’Association des conseils communautaires de Bas-Atrato, soutenue par le Cinep, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, tente de son côté de négocier une restitution progressive des terres toujours occupées par des entreprises agroindustrielles.
La Communauté de paix de San José de Apartado est tout aussi mobilisée [1]. « Nous luttons et travaillons ensemble et nous avons obtenu des terres collectives, explique Brigida Gonzales. Nous inventons au quotidien une vie communautaire. Bien sûr, nous ne mangeons pas comme les riches, mais la nourriture ne manque pas et elle est saine ! » Depuis 1997, date de sa fondation, 170 membres de la communauté ont été assassinés. Mais Doña Brigida l’affirme : « Ils ne nous feront pas taire. Parce que chacun d’entre nous est la communauté et que, jour après jour, c’est la vie que nous construisons ! »

[1Les zones humanitaires et communautés de paix sont des zones délimitées et sanctuarisées par leurs habitants, accompagnés par des associations et observateurs internationaux, afin d’empêcher l’intrusion de tout groupe armé (armée, paramilitaires, guérillas...).

Article mis en ligne le 20 décembre 2013

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