Noël contre la faim

Numéro 281- mai-juin 2014

 

Rédigé le 6 juin 2014

Afrique du Sud : Père Michael Lapsley, pas de paix sans justice sociale

Envoyé en Afrique du Sud par son ordre religieux dans les années 1970, le père Lapsley s’engage aux côtés de l’ANC pour dénoncer le régime de l’apartheid. Expulsé par les autorités, il reçoit en 1990 au Zimbabwe, un colis piégé et perd ses deux mains ainsi qu’un œil. Retour sur une vie d’engagement avec un homme plein d’humour et d’humanité.

Faim et Développement : Comment un jeune prêtre anglican néo-zélandais, tout juste arrivé en Afrique du Sud en 1973, décide-t-il de s’engager aux côtés de l’ANC, un mouvement de résistance armée contre l’apartheid ?
Michael Lapsley  : Rien ne m’avait préparé à ce que j’allais vivre en Afrique du Sud. Avant d’arriver dans le pays, j’avais beaucoup lu, mais je n’avais rien compris. L’installation dans ce pays et la confrontation avec l’apartheid ont eu un eff et profond et immédiat sur moi. J’ai tout à coup cessé de me voir comme un être humain, pour me voir comme un Blanc. Rejoindre la lutte contre l’apartheid a été pour moi un moyen de recouvrir mon humanité.

Peut-être faut-t-il revenir en arrière dans ma vie pour comprendre des influences plus profondes qui expliquent ce choix. J’ai été élevé dans une famille et au sein d’une Église où l’on honorait et respectait les personnes d’univers différents, où ces différences étaient considérées comme très enrichissantes. J’ai vu quelles relations mon père entretenait avec l’évêque maori, comment les évêques africains qui venaient à l’église étaient reçus.

Alors que j’avais dix ans, en 1960, dans mon église, le prêtre a placé sur le mur l’affiche d’une campagne intitulée : « Pas de Maoris, pas de tournée ». Cette campagne m’a beaucoup marqué. Elle avait été lancée parce que l’Afrique du Sud avait invité l’équipe de rugby des All Blacks de Nouvelle-Zélande, mais en insistant pour qu’aucun Maori ne participe à cette tournée.

À l’âge de treize ans, j’ai lu un livre du prêtre anglican, Trevor Huddleston, qui avait travaillé dans un township de Johannesburg [1]. Ce livre, Naught for your comfort (Rien pour votre confort), qui a eu un très fort retentissement au niveau international, est un véritable réquisitoire contre le racisme et l’apartheid. Et j’ai compris que ce qui se passait dans ce pays était totalement contraire à l’Évangile. Donc très tôt, j’ai vu la relation entre les enjeux de foi, de justice et de racisme. Mais ce n’est pas moi qui ai décidé de partir en Afrique du Sud. J’avais choisi d’étudier pour devenir prêtre. C’est mon ordre qui m’a envoyé là-bas pour poursuivre mes études.

Trois mois après la libération de Nelson Mandela, en 1990, vous recevez un colis piégé, au Zimbabwe où vous êtes exilé [2]. Comment avez-vous trouvé la force de vous reconstruire ?
Dans la foi de mon enfance, j’ai puisé la force de m’abandonner dans les mains de Dieu, notamment durant les quatre premiers mois après l’attentat au cours desquels je ne pouvais rien faire par moi-même ; j’étais comme un petit bébé, totalement dépendant des autres. Et puis j’ai reçu des milliers de messages de partout à travers le monde, d’encouragement, d’amour, et de soutien par la prière. Durant mes années d’exil, l’ANC m’a demandé de faire des conférences à l’étranger. J’ai donc énormément voyagé et beaucoup de gens me connaissaient. Cette vague de soutien était aussi liée à l’époque : Mandela venait juste d’être libéré. Mais durant cette période de transition et de discussions entre l’ANC et le gouvernement de Frederik De Klerk, alors que l’ANC avait accepté d’abandonner la lutte armée, le régime, lui, ne cessait d’utiliser la violence. Des hommes armés montaient dans des trains et tiraient sur les gens. Le régime affirmait qu’il s’agissait de violences entre Noirs, mais nous savions que c’était un stratagème pour tenter de diviser la communauté noire et la décrédibiliser dans les négociations. Lorsque cela m’est arrivé à moi, les gens ont été très choqués. L’ironie de tout cela, c’est que mon unique moyen de lutter contre le régime, c’était par la parole. Le régime m’a pris mes mains, alors que je ne les ai jamais utilisées pour tirer sur quelqu’un, mais ils m’ont laissé ma langue qui fonctionne toujours bien, comme vous pouvez le constater.

Ensuite, je me suis souvent demandé pourquoi avais-je été choisi comme cible ? Bien sûr, je n’ai jamais eu de réponse, mais je pense que cela est dû à mon discours théologique. Ce régime a toujours affirmé qu’il était un gouvernement chrétien, guidé par Dieu [3]. Ma tâche en tant que prêtre a été de démasquer, de délégitimer ce discours. Dans mes conférences, j’expliquais que l’apartheid était un choix de mort, porté au nom de l’Évangile. Cette déconstruction de leur propagande, en montrant la perversion qu’ils faisaient des principes de l’Évangile, était ma principale arme contre le régime de l’apartheid.

La Commission vérité et réconciliation (CVR) a fait la lumière sur les pratiques du régime de l’apartheid. Cette forme de justice transitionnelle a permis d’éviter un bain de sang, mais a-t-elle contribué à une réelle prise de conscience de la communauté blanche ?
Une minorité de Blancs a changé pour toujours, confrontée aux pratiques d’un régime auquel elle avait participé, ou qu’elle avait accepté. Mais je pense que la majorité est restée dans le déni. Pendant la Commission, de nombreux Blancs n’ont pas regardé la télévision, n’ont pas lu les journaux. La presse afrikaner a présenté la Commission comme une campagne de dénigrement contre les Blancs. Alors qu’au contraire la communauté blanche aurait dû accepter la générosité de la communauté noire, qui disait : on peut vivre ensemble, mais avant d’aller de l’avant, on doit savoir et relire les pages de l’histoire.

De nombreux Sud-Africains se sont engagés pour construire cette nouvelle Afrique du Sud, mais ils ont été très frustrés d’avoir perdu le pouvoir politique, à tous les niveaux, alors qu’ils ont gardé, dans une très large mesure, le pouvoir économique.

Affronter ce passé, c’est faire face à la culpabilité et à la honte. Et malheureusement, en Afrique du Sud, il n’y a pas eu suffisamment de personnes de référence, à un haut niveau, qui aient accepté de faire face au passé. Le président De Klerk était dans une forme de déni. Si vous êtes au sommet de l’État, et que vous n’affrontez pas la réalité de ce qui a été fait, vous n’aidez pas la société à le faire. Willy Brandt en Allemagne s’est excusé pour ce qu’avaient fait les nazis. François Hollande et le président allemand Joachim Gauck se sont rendus ensemble à Oradour-sur-Glane [4]. Ce sont des gestes très importants qui envoient des signaux forts aux populations. Les politiciens populistes instrumentalisent les peurs, les préjugés, tandis que les grands hommes, comme Desmond Tutu ou Nelson Mandela, font eux, appel à ce qu’il y a de meilleur en nous.

Avez-vous l’impression, vingt ans après la fi n de l’apartheid, que le vivre ensemble progresse ?
Le sport, la culture, la musique sont fédérateurs. La culture joue un rôle important. La Coupe du monde – même si je pense que nous n’aurions pas dû dépenser autant d’argent pour l’organiser – a aussi fait progresser ce sentiment de construction d’une seule nation. Il existe aujourd’hui une classe moyenne noire et le nombre de personnes qui sont sorties de la pauvreté est très important, mais le coefficient de Gini [5] qui mesure les inégalités, montre que l’Afrique du Sud reste l’un des pays les plus inégalitaires au monde. Si nous n’arrivons pas à réduire ce fossé, nous n’arriverons pas à vivre tous ensemble en paix. Et il y a urgence ! Plus de 40 % des Noirs sont sans emploi. Cela crée du désespoir, de la violence. Cela nourrit les phénomènes de drogue, de délinquance. Je pense aussi que ce gouvernement démocratique n’a pas fait assez pour réduire la pauvreté.

Les Églises et le mouvement œcuménique ont joué un rôle très important dans la lutte contre l’apartheid. Vous venez d’être élu, en février, vice-président du Conseil sud africain des Églises (Sacc). Quel rôle les Églises doivent-elles jouer aujourd’hui ?
Il est très important pour ce pays que les Églises fassent du plaidoyer, et notamment qu’elles soient la voix des plus pauvres pour demander plus de justice. Nous devons être indépendants : saluer le gouvernement quand il fait de bonnes choses et le condamner pour les mauvaises. Les sondages montrent que les Sud-Africains ont une grande confiance en elles. Notre défi est de savoir si nous sommes capables d’occuper un espace et de l’occuper de façon efficace. Nous qui venons d’être élus au Sacc, sommes prêts à jouer ce rôle. À la fi n de l’apartheid, les Églises ont traversé une période difficile. Sous l’apartheid, c’était plus facile de s’élever contre un gouvernement illégitime, mais quelle position adopter face à un gouvernement élu démocratiquement. Je pense que notre parole va se faire plus insistante pour réclamer plus de justice.

[1Dans les années 1950, alors qu’il est prêtre dans un township, Trevor Huddleston (1913-1998) s’élève contre les lois qui codifient l’apartheid. Nommé évêque à Londres, puis archevêque pour l’océan Indien, il rentre en Angleterre en 1983 où il poursuit sa campagne contre l’apartheid.

[2Exilé d’abord au Lesotho, le père Lapsley a vécu ensuite plusieurs années au Zimbabwe

[3La justification théologique de l’apartheid par les Afrikaners de l’Église réformée hollandaise reposait sur la doctrine calviniste de la prédestination. Ils diffusèrent, dans le cadre d’une éducation nationale chrétienne, l’idée de la prédestination des Afrikaners et donc de la subordination des autres races.

[4Le 10 juin 1944, trois jours après le débarquement en Normandie, un commando SS commet le plus important massacre de civils de toute la guerre. Après avoir séparé les hommes des femmes et des enfants du village d’Oradour-sur-Glane, ils fusillent les premiers. Les autres sont enfermés et asphyxiés dans l’église incendiée. 642 personnes dont 247 enfants périrent.

[5Le coefficient de Gini mesure l’inégalité des revenus dans un pays. Plus les revenus sont répartis de façon égalitaire, plus le chiffre se rapproche de 0. Plus ils se répartissent de façon inégalitaire, plus le chiffre se rapproche de 1. En 2010, il était de
0,70 pour l’Afrique du Sud.

Article mis en ligne le 17 juillet 2014

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