Noël contre la faim

Numéro 282- juillet-août 2014

 

Rédigé le 25 juillet 2014

Le temps du silence est révolu

Rencontre avec Yaser Jamous, rappeur palestinien de Syrie

Yaser Jamous est un jeune rappeur palestinien de Syrie, réfugié à Paris en 2013. Avec son groupe – Refugees of Rap –, il chante depuis 2006 la révolte, les espoirs et le désespoir d’une jeunesse qui abhorre la chape de plomb de la dictature, aspire à plus de liberté, et rejette la violence.

Dans une de leurs vidéos postées sur Internet  [1], le rap est rythmé par des « Haram » qui signifient « interdit » en arabe. « Haram Haram : Je veux la liberté, je l’ai écrit avec un crayon, je n’ai trouvé que la douleur ; une enfance jetée sur les routes, des maisons détruites. Sur l’écran défile les images d’une Syrie ravagée par la guerre : Haram, Haram ; tu me voles tous mes rêves ; Haram, ce que je dis et ce que je pense te dérange ; Haram, tu considères comme un péché ma liberté et ma foi. »

En allant à la rencontre de Yaser, les paroles de ses chansons en tête, je pense à tous ces jeunes qui ont le sentiment de s’être fait voler leur révolution, en Syrie, en Égypte, au Bahreïn et ailleurs, pris en étau entre des dictatures ou des pouvoirs autoritaires et des fondamentalistes. À la sortie du métro parisien, on cherche celui qui arbore sur la vidéo l’allure du parfait rappeur : lunettes de soleil de marque, casquette, le sigle « Peace and love » au bout d’une chaîne dorée, et la gestuelle saccadée. Mais c’est un jeune homme au look d’étudiant discret et au sourire chaleureux qui surgit.

Yaser se présente d’abord comme un Palestinien. Son grand-père, originaire de Haïfa en Palestine, s’est réfugié en Syrie à Damas en 1948. Yaser grandit dans le camp de Yarmouk  [2] et suit toute sa scolarité dans les écoles de l’UNRWA  [3], avant d’intégrer le lycée, puis l’université syrienne. « En Syrie, contrairement au Liban, nous avions le droit de travailler, et de devenir propriétaire. Mais nous n’avions ni nationalité syrienne, ni droit de vote. » Même si sa mère est syrienne, elle ne peut, selon la loi syrienne, lui transmettre sa nationalité. Porteur d’une identité mixte, Yaser se sent d’abord réfugié palestinien. Pour lui, être palestinien aujourd’hui : « C’est appartenir à un rêve et faire en sorte qu’il devienne réalité, un jour. Ce rêve, c’est celui d’une Palestine, où juifs, musulmans et chrétiens pourraient vivre ensemble comme avant.  » Étudiant, il crée avec son frère Mohammed et deux amis (un Algérien et un Syrien) le premier groupe de hip-hop en Syrie. Peu écouté dans leur pays, le rap leur semble la musique idéale pour exprimer leur différence. En 2006, ils choisissent le nom de leur groupe : Refugees of Rap.

À travers la musique, le groupe a soif d’exprimer la souffrance d’une jeunesse qui manque de liberté, notamment celle de la parole. Au printemps 2011, quand les manifestations secouent le monde arabe et débutent en Syrie, Yaser raconte que le ministre des Affaires étrangères met en garde directement les Palestiniens qui voudraient manifester. « En tant qu’artiste, je soutenais les manifestations. Mais en tant que Palestinien, c’était difficile et très dangereux de le faire », explique-t-il. Ils animent alors des ateliers musicaux avec les enfants dont les familles se sont réfugiées dans le camp de Yarmouk pour fuir les combats. Ils veulent les aider à s’exprimer et à se placer en dehors de la guerre, pour quelques heures.

« En tant qu’artistes, nous ne voulions pas soutenir un camp ou l’autre, raconte-t-il. Nous avons choisi de nous battre avec notre musique. » Avec la révolution, les jeunes s’emparent d’une nouvelle liberté de parole et le rap se popularise dans le monde arabe. En Tunisie, certains groupes de rap deviennent des icônes de la révolution. Refugees of Rap part chanter au Caire, à Beyrouth, rencontre d’autres jeunes musiciens du monde arabe, compose trois chansons avec un groupe de rap de Gaza. « La musique nous a fait rencontrer des gens de tous horizons. » s’émerveille Yaser. Les membres du groupe vivent désormais de leur musique.

Mais la répression s’accroît en Syrie. Les paroles de leur nouvel album, pourtant affûtées en secret, dérangent. « Jusqu’à la révolution, nous connaissions la ligne rouge à ne pas franchir. Nous ne parlions jamais de ceux qui contrôlaient la Syrie. Or, le temps était venu de s’exprimer, de parler de liberté et de dignité. » Le groupe travaille alors sur un nouvel album, The age of silence, mais ne l’édite pas, même sur Internet. Trop dangereux. Malgré ces précautions, les membres du groupe reçoivent des menaces de mort de la part du régime. En juillet 2012, une grosse manifestation est organisée dans le camp de Yarmouk pour protester contre la mort de Palestiniens à Alep. Le régime la réprime violemment et l’armée commence à encercler le camp. Des factions palestiniennes soutiennent le régime, tandis que d’autres rejoignent la rébellion. Des amis disparaissent aux checkpoints.

Arrêté, leur petit frère est torturé pendant quatorze jours

En décembre 2012, le camp de Yarmouk est bombardé par l’aviation syrienne. Les vivres rentrent de plus en plus difficilement. Les combats sont quotidiens. La population du camp fuit massivement. Le petit frère de Yaser est arrêté pendant quatorze jours. À sa sortie, la famille ne reconnaît plus l’adolescent qui a été torturé et est traumatisé. Les membres du groupe comprennent alors qu’ils sont réellement en danger. Un Français rencontré lors d’un concert alerte l’ambassade de France au Liban qui leur délivre des visas afin qu’ils puissent demander l’asile. Ils quittent la Syrie en mars 2013. Le troisième membre du groupe rentre en Algérie d’où il est originaire, et le jeune Syrien, marié récemment, choisit de rester à Damas avec sa famille. Il était temps. Dans le camp totalement assiégé, des réfugiés vont mourir de faim dans les mois qui suivent.

Depuis Paris, Yaser continue de défendre la révolution en Syrie et de chanter leurs espoirs ravagés. « C’est tout le monde arabe qui a besoin d’une révolution pour mettre fin aux dictatures et à la corruption. Aujourd’hui, nous devons parler d’hiver arabe. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’un jour, les gens reprendront le dessus. Une fois que le silence s’est brisé, on ne peut jamais revenir en arrière. »

Un moment, Yaser a pensé rejoindre ses parents réfugiés en Suède. Mais il aime Paris, cette capitale culturelle qui permet au groupe de faire régulièrement des concerts. Et maintenant, c’est ici qu’il veut vivre. Sur sa carte de séjour, la préfecture avait marqué « nationalité indéterminée ». Il a réussi à faire ajouter à côté « d’origine palestinienne ». « Être palestinien n’est pas facile, explique-t-il. La plupart des gens naissent dans leur pays. Nous, c’est notre pays qui naît en nous.  » À l’avenir, il espère se marier avec une Palestinienne. Pour que son pays rêvé, la Palestine, continue de vivre à travers ses enfants.

Anne-Isabelle Barthelemy

[1http://www.reverbnation.com/ refugeesofrap

[2Dans les années 1980, le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk commence à s’intégrer dans la ville de Damas et, au fil des années, de nombreux Syriens sont venus y habiter. À la veille de la guerre, selon Yaser, le camp abritait 120 000 Palestiniens et près de 800 000 Syriens. Soit près d’un million de personnes sur 3 kilomètres carrés.

[3L’UNRWA, créé en 1949, est l’office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient.

Article mis en ligne le 14 janvier 2015

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