Noël contre la faim

Numéro 282- juillet-août 2014

 

Rédigé le 4 août 2014

Maroc : Le réveil des enfants du peuple

Si les mouvements sociaux existent depuis longtemps au Maroc (mouvement contre la vie chère, sit-in des diplômés chômeurs), le Mouvement du 20 février – en écho à l’onde de choc des révolutions tunisienne et égyptienne –, a marqué un tournant dans la vie politique. Il allie en effet pour la première fois des revendications démocratiques, politiques, économiques et sociales face à un pouvoir totalement verrouillé.

Le 20 février 2011 dans les rues de Rabat, de Casablanca, d’Oujda et dans plus de cinquante villes et villages... des dizaines de milliers de Marocains : jeunes, femmes voilées et jeunes filles en jeans, militants de gauche et du monde associatif, syndicalistes, mais aussi déçus des partis politiques, toutes générations confondues, ont envahi les rues aux cris de « liberté, dignité et justice sociale ! ».

Quelques semaines après la fuite du président tunisien Ben Ali, le 14 janvier et l’occupation de la place Tahrir par des milliers d’Égyptiens et la fuite de Mubarak, des jeunes, après avoir débattu pendant près d’un mois sur les réseaux sociaux, lancent sur YouTube un appel à manifester. Ils s’appuient sur une plateforme de vingt revendications (séparation des pouvoirs, égalité homme-femme, monarchie parlementaire, nouvelle Constitution...).

Ils sont rejoints d’abord par le mouvement Attac, le petit parti d’extrême gauche an-Nahj ad- dimuqrâti, et par l’AMDH (Association marocaine des droits de l’homme), qui va leur ouvrir grands ses locaux, puis dans un second temps, par le PSU (Parti socialiste unifié) et les islamistes de Justice et bienfaisance (Al Adl wal Ihsane). Ce mouvement islamiste interdit, mais toléré par les autorités, très structuré, fera descendre dans les rues des milliers de militants. Des manifestations qui n’auront certes pas l’ampleur des révolutions égyptienne ou tunisienne et ne remettront pas directement en cause la légitimité du pouvoir royal, mais qui marqueront un tournant incontestable dans la vie politique marocaine, révélant une aspiration profonde à plus de justice sociale. Jihad et Ghassan le journaliste, Youssef l’ancien trotskiste prof de philo, Hosni le jeune acteur devenu un des responsables de la communication du mouvement, Radija l’ardente sahraouie, venue par le biais du mouvement étudiant, ou Jihad et Mehdi, ils vont vivre durant des mois, à Casablanca ou à Rabat, au rythme des Assemblées générales (AG), des débats interminables, et des manifestations qui ont lieu chaque dimanche. Lors d’ateliers, ils vont imaginer de nouveaux slogans percutants qui fusent comme autant de cris d’une parole libérée. Ils expriment leur soif de démocratie, le refus de la corruption [1] et de l’accaparement des richesses par l’oligarchie, et dénoncent l’injustice sociale, la cooptation des élites, le pouvoir des conseillers du roi et du Makhzen (appareil d’État basé sur l’allégeance au roi). « Makhzen tu te trompes, scandent les manifestants, nous n’avons plus peur de tes matraques ! »

Un nouveau langage pour se démarquer des partis politiques

En créant ce nouveau langage, le Mouvement qui se veut apolitique, souhaite se démarquer des partis politiques traditionnels très discrédités. «  Depuis la fin des années Hassan II, il y a une sorte de pacte entre la monarchie et les partis politiques, cooptés par le pouvoir. À force de compromis et de compromissions, les partis se sont totalement décrédibilisés, m’explique un journaliste marocain. Et aujourd’hui, ils ne proposent pas de véritable projet de société.  »

Entre ces jeunes et les autres organisations, des tensions vont vite apparaître. Ils se méfient de l’emprise des partis, avec la peur qu’ils ne veuillent récupérer le mouvement. Mais la vraie fracture va s’opérer, après quelques semaines, avec les islamistes de Justice et bienfaisance avec qui «  nous n’avons pas le même projet de société, explique Jihad. Ils sont contre l’égalité homme-femme, contre la liberté individuelle.  » Et s’indigne Hosni : « Ils sont pour un art propre qui ne va pas à l’encontre des valeurs islamiques. »

Lors des AG, les débats sont très vifs, notamment autour du système politique : monarchie constitutionnelle, république... « Ici, c’est beaucoup plus compliqué qu’en Tunisie ou en Égypte. La grande majorité des Marocains ne sont pas prêts à une révolution, explique Mehdi. Nous, nous ne sommes pas dans une dictature, mais face à un régime autoritaire qui concentre énormément de pouvoirs. Il y a des partis d’opposition, il y a eu des avancées économiques et sociales et puis surtout la grande majorité des Marocains aiment Mohammed VI qui est très présent sur le terrain social. ». Alors, les slogans ciblent ses plus proches conseillers qui forment une sorte « de gouvernement parallèle » : « Majidi dégage ! » (conseiller gérant l’immense fortune royale) ; « El Himma dégage ! » (conseiller politique) [2] et bien sûr, le Makhzen.

Face à cette alliance très hétéroclite, le pouvoir, par crainte de la contagion révolutionnaire, tolère dans un premier temps les manifestations puis réagit « très vite et très intelligemment, pour reprendre l’initiative sur la rue  », analyse un journaliste marocain. Dès le 9 mars, Mohammed VI, reprenant une partie des demandes des manifestants, annonce une nouvelle Constitution pour l’été suivie d’un référendum et d’élections législatives anticipées. Le roi promet notamment un élargissement des libertés individuelles et une plus grande séparation entre les différents pouvoirs, mais rien sur la répartition des richesses ou la corruption.

Au fil des manifestations qui se poursuivent et s’amplifient, malgré les annonces royales, le ton va se durcir. D’autant que certains manifestants n’hésitent plus désormais à franchir certaines lignes rouges. Le 15 avril 20011, des militants organisent ainsi un piquenique devant le centre de Témara, (au sud de Rabat) siège de la direction générale de la surveillance du territoire pour dénoncer la torture [3]. « Ce jour-là, explique Khadija Ryadi, ancienne présidente de l’AMDH lauréate du prix des Nations unies des droits de l’homme en 2013, des hommes en cagoule – une unité de répression que l’on n’avait jamais vue – ont poursuivi les manifestants, parfois très jeunes, jusque dans les parkings, les ont tabassés un à un avec une violence inouïe.  » Bilan : des dizaines de blessés, plusieurs arrestations.

Pour Khadija Ryadi : «  Avec la crise économique et sociale, le pouvoir a eu peur d’une explosion sociale. » Début juin 2014, Navy Pillay, Haut- Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, a reconnu que les forces de l’ordre avaient fait « un usage disproportionné de la violence contre les manifestants ». Elle a en outre demandé aux autorités d’ouvrir des enquêtes sur les allégations de torture qui perdurent.

Le mouvement commence à s’essouffler

« Mais, explique Khadija Ryadi, le pouvoir qui a poursuivi l’affaiblissement des partis commencé sous Hassan II n’a plus besoin d’exercer le même niveau de répression que durant les années de plomb. » « Les élites sont domestiquées, renchérit un militant associatif, on peut parler de tout à condition de ne pas franchir les lignes rouges : s’attaquer au roi, à l’islam, à l’intégrité territoriale et maintenant au pouvoir économique du roi.  » Après des tentatives pour mobiliser dans les quartiers populaires, et l’appel au boycott du référendum constitutionnel qui se soldent par des échecs, le mouvement commence à s’essouffler. D’autant qu’après les législatives et l’arrivée au pouvoir, en novembre 2011, des islamistes modérés du Parti justice et développement (PJD) avec comme Premier ministre Abdelilah Benkirane, Justice et bienfaisance décide de quitter le mouvement contestataire. « Les Marocains ont cru en l’arrivée du PJD, explique Jihad. C’était un parti vierge, qui n’avait jamais gouverné. Il a repris nos revendications : la lutte contre la corruption et l’autoritarisme mais plus de deux après son arrivée au pouvoir, il n’a rien fait. » Un immobilisme que dénoncent la plupart des observateurs. « Les télévisions passaient aussi en boucle les événements de Lybie et de Syrie. Un chaos qui a fait peur aux Marocains », souligne Mehdi.

Le PJD veut rétablir l’autorité de l’Etat

Au fil des mois, et alors que le roi est régulièrement mis en cause : manifestation contre les cérémonies d’allégeance au roi (août 2012) [4], manifestation devant le Parlement pour réclamer une réduction du budget royal (novembre 2012) (5), la répression se durcit encore, le PJD voulant rétablir l’autorité de l’État. Les peines au départ courtes s’allongent pour atteindre dix mois ou un an de prison ferme. Elles sont souvent « camouflées, dénonce l’AMDH, sous des délits de droit commun ». Cinq militants, arrêtés lors d’une manifestation à Casablanca en avril 2014, ont ainsi été condamnés au mois de mai, à un an de prison, et quatre autres à six mois pour « violences envers des forces de police ». Les ONGs affirment, pour leur part, qu’ils ont été arrêtés pour avoir scandé des slogans dénonçant la politique du gouvernement.

Mais si ce mouvement, au-delà de la contestation, n’a pas proposé de nouveau projet de société, il a changé les mentalités en profondeur. « Il nous a ouvert les yeux sur notre jeunesse, explique le militant associatif Youssef Hadji, et a su porter dans la rue, des revendications que la gauche ne savait plus porter. » Pour Khadija Ryadi : « Ces jeunes ont élevé la conscience politique des Marocains et fait reculer la peur. » La militante reconnaît toutefois que les temps sont durs. « Il y a les déceptions de militants qui pensaient s’être approchés du but, la violence de la répression. Aujourd’hui, c’est devenu très difficile de mobiliser. »

Mais ces jeunes constituent sans conteste un vivier de militants pour les années à venir. Et si beaucoup d’entre eux ont choisi aujourd’hui de s’impliquer plus dans les champs associatif ou culturel, ils restent déterminés à poursuivre les débats via leurs différents réseaux et à construire une société plus juste et démocratique. En attendant, comme le précise Jihad, « une nouvelle vague ».

[1En 2013, le Maroc est classé
91e sur 177 pays au niveau de la corruption par l’ONG Transparency International.

[2Mohammed VI est l’actionnaire majoritaire du Holding Royal (le groupe SNI) présent dans tous les
secteurs de l’économie : banque privée, opérateur minier, chaîne de distribution. El Himma était jusqu’en 2007 ministre délégué de l’Intérieur avant de devenir député et de
créer en 2009 le Parti authenticité et modernité (Pam, très proche du pouvoir royal.)

[3Des ex-détenus de Guantanamo, livrés par les États-Unis au Maroc, ont été notamment interrogés et torturés dans ce centre.

[4Chaque année, à l’occasion de la fête du Trône, les élus, les notables et les membres du gouvernement se prosternent devant le souverain, en signe d’allégeance.

Article mis en ligne le 4 septembre 2014

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