Numéro 285- janvier-février 2015

 

Reportage dans notre magazine Faim et Développement : Les parapluies de Hong Kong

Après plus de deux mois d’occupation, les militants du Mouvement des parapluies qui réclament des élections libres, sont rentrés chez eux bredouilles... Mais ils sont convaincus d’avoir écrit une page d’histoire et sont transformés par l’expérience, inédite à Hong Kong, de la lutte et de la solidarité.

Plus de deux mois que les tentes d’Occupy Central encerclent le siège du gouvernement et que des barricades interdisent la circulation sur Hennessy Road. Début décembre, le Mouvement des parapluies sait que ses jours sont comptés mais en fin d’après-midi, les visiteurs continuent d’affluer au campement d’Admiralty. Ambiance bon enfant. On se photographie mutuellement devant le mur d’expression libre couvert de milliers de Post-it. Des prises de parole s’organisent, plus ou moins spontanément. Un espace d’étude a été aménagé afi n que collégiens et étudiants puissent y travailler dans le calme. Calligraphiés sur la chaussée, sur des affichettes ou sur des banderoles, des mots d’ordre réclament des élections démocratiques.

Depuis la restitution de Hong Kong à la Chine, en 1997, l’ancienne colonie britannique est devenue Région administrative spéciale (de la République populaire de Chine) régie, selon le modèle « un État deux systèmes », par une loi fondamentale. Celle-ci garantit le respect de la liberté d’expression, d’association, d’opinion politique ou religieuse, de manifestation – droits auxquels les Hongkongais hantés par le spectre de Tian’anmen sont farouchement attachés. Elle prévoit l’élection d’un conseil législatif et d’un chef de l’exécutif et entérine également le système d’économie de marché qui prévaut à Hong Kong.

En 2017, pour la première fois dans l’histoire de Hong Kong, les élections auront lieu au suffrage universel. Mais seulement deux à trois candidats, triés sur le volet et approuvés par Pékin, seront autorisés à se présenter devant les électeurs qui désigneront le successeur de Leung Chun-ying à la tête du gouvernement local. En réaction à cette restriction anti-démocratique, le mouvement de désobéissance civile Occupy Central with Peace and Love, largement informel, s’est constitué autour d’une seule et unique revendication : des élections libres.

Collusion entre "big-business", Pékin et le gouvernement de Hong-Kong

Un article de Benny Tai, publié en janvier 2013, constitue en quelque sorte l’acte fondateur d’Occupy. Universitaire et juriste, il propose des formes d’actions pacifiques, mais incluant la désobéissance civile. Dans les mois qui suivent, trois grands débats publics sont organisés à l’initiative d’Occupy Central (le 9 juin 2013, le 9 mars et le 6 mai 2014). Ils rassemblent un large spectre d’individus et d’organisations de la société civile issus des couches moyennes, du milieu universitaire, des organisations lycéennes et étudiantes, mais aussi les partis politiques de la mouvance pan- démocrate (qui défendent les libertés civiles à Hong Kong (ndlr)), des syndicats et des représentants des Églises de Hong Kong. Le révérend Chu Yiuming, pasteur baptiste, est un des cofondateurs d’Occupy Central. Quant au cardinal Joseph Zen, évêque de Hong Kong, il a manifesté à plusieurs reprises son soutien au mouvement ; un espace de prière a également été aménagé au campement de Mong Kok.

Du 20 au 29 juin 2014, Occupy a organisé un référendum proposant aux Hong kongais de se prononcer sur les modalités d’un scrutin démocratique élaborées lors des débats publics. Quel que 800 000 personnes (sur 3,7 millions d’électeurs) y ont participé. Et le 1er juillet, date de commémoration de la restitution de Hong Kong à la Chine, la mobilisation est montée encore d’un cran lorsque 500 000 manifestants ont défi lé pour réclamer des élections libres. Mais les autorités chinoises et le gouvernement de Hong Kong – très largement contrôlé par les élites économiques – se montrent inflexibles. Depuis la fi n des années 1990 et son entrée à l’OMC en 2001 (Organisation mondiale du commerce, ndlr) l’Empire du milieu a opté pour une économie de marché. Le soutien de l’État confère aux entreprises chinoises, privées ou publiques, une redoutable efficacité face à leurs concurrentes nord-américaines ou européennes. Troisième place financière mondiale, Hong Kong joue aussi un rôle clé dans le dispositif d’expansion du capitalisme, notamment chinois, sur le marché global.

« Il faut bien comprendre la collusion qui existe entre le “big business“, les autorités de Beijing (Pékin, capitale de la République populaire de Chine, ndlr) et le gouvernement de Hong Kong, explique ainsi Lee Cheuk-yan, secrétaire général de la Confédération des syndicats de Hong Kong (HKCTU) qui a participé aux débats préparatoires d’Occupy Central. Beijing a besoin d’un secteur des affaires fort à Hong Kong. Et le secteur des affaires est naturellement pro-Beijing parce qu’il veut faire du business en Chine. Beijing se sert des “tycoons“ (gros bonnets de la finance et de l’industrie) pour contrôler Hong Kong et ceux-ci peuvent compter sur Beijing pour faire fructifi er leur capital en Chine. Une véritable lune de miel ! Mais, dans un tel contexte, les droits des travailleurs sont sacrifiés. »

Et Lee Cheuk-yan également député du Parti du travail, raconte : « Pendant la dernière année du pouvoir britannique, j’ai fait passer une loi sur la négociation collective... qui a survécu huit semaines à la rétrocession, avant d’être gelée par le nouveau gouvernement et abolie par le conseil législatif. »

Cinquième au classement mondial de l’Indice de développement humain, Hong Kong devance largement la France, vingtième, mais les inégalités y sont abyssales : 20 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, tandis que les 10 % les plus fortunés possèdent 77,5 % des richesses. Dès lors, des élections véritablement démocratiques risqueraient de sanctionner les atteintes au droit du travail et la baisse du pouvoir d’achat des salariés ; la concentration de la propriété immobilière entre les mains de quelques tycoons, tandis que la crise du logement contraint des familles à s’entasser dans les minuscules appartements d’immeubles vétustes ; ou encore le manque de débouchés pour des milliers d’étudiants, parfois sur-diplômés, contraints de se rabattre sur des boulots de vendeurs dans les boutiques de grandes marques.

De quoi inquiéter Leung Chun-ying, actuel chef de l’exécutif, qui, à l’occasion d’une entrevue accordée à des médias occidentaux, en octobre 2014, déclarait en substance : qu’un scrutin véritablement libre et universel n’était, selon lui, pas viable car il donnerait trop de poids au vote des couches les plus défavorisées de la population.

Après la répression policière, le mouvement s’est étendu

Initié par Occupy Central, le lancement du mouvement de désobéissance civile était planifi é pour le 1er octobre. Mais, une semaine avant la date prévue, étudiants et lycéens se sont mis en grève et ont tenté d’occuper des bâtiments administratifs. La police a riposté à coup de grenades lacrymogènes et arrêté plusieurs leaders de la Fédération des étudiants et de l’organisation lycéenne Scholarism. Cette intervention musclée des forces de l’ordre a choqué les Hongkongais qui sont descendus par milliers dans la rue pour soutenir les étudiants. C’est alors que la Confédération des syndicats de Hong Kong (HKCTU) a lancé un mot d’ordre de grève. Les leaders d’Occupy Central se sont ralliés au mouvement et les occupations se sont étendues : Admiralty, Wan Chaï, Mong Kok, Causeway Bay...

Les parapluies utilisés par les manifestants pour se protéger des gaz lacrymogènes ont été largement médiatisés par la presse internationale et les réseaux sociaux : le Mouvement des parapluies était né. Mais les campements – malgré la non-violence affichée des manifestants – installés dans les quartiers commerçants ont perturbé leurs activités et l’ampleur de la mobilisation a inquiété Pékin, qui redoutait un effet de contagion (1). Des manifestations anti-Occupy plus ou moins spontanées ont éclaté. De gros bras des Triades que l’on dit téléguidés par la Chine s’y sont glissés provo- quant quelques affrontements avec les militants du Mouvement des parapluies. Ces échauffourées n’ont cepen dant pas empêché les campements d’Occupy de s’installer pour durer. Coordinatrice de Worker Empowerment – une ONG partenaire du CCFDTerre Solidaire – Choi Yuk Yuk s’est investie corps et âme dans les campements d’Occupy. « Le soir, raconte-t-elle, je faisais du porte-à-porte dans les vieux immeubles de Mong Kok où résident des familles à bas revenus et des travailleurs célibataires. Hélas, reconnaît-elle, beaucoup ne se sentaient pas concernés. » Au Loong-Yu, intellectuel de gauche et collaborateur du blog China Labour Net, lui aussi très impliqué dans le mouvement, en pointe cependant les ambiguïtés.

L’économie de marché n’a jamais été remise en question

« Hong Kong est un bastion de la finance mondiale où l’économie de marché la plus sauvage n’a jamais été remise en question. Le spectre politique se résume aux prochinois et aux pan-démocrates, explique Au Loong- Yu. Nombre de ceux qui revendiquent aujourd’hui des élections libres sont mus par un virulent sentiment anti-chinois qui peut être assimilé à une forme de racisme. Ils voient d’un mauvais oeil l’expression de revendications à caractère social : l’HKCTU, qui a pourtant fourni un soutien logistique déterminant durant les mois d’occupation, a été priée de remballer ses banderoles et les rares groupes de gauche sommés de faire profil bas. »

Le 15 décembre 2014, la police délogeait en douceur les derniers irréductibles du campement de Causeway Bay. Pour Cai Chongguo, ancien de Tian’anmen, aujourd’hui membre de l’équipe du China Labour Bulletin, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, cette mobilisation reste néanmoins « porteuse d’espoir ». Comme le montre la manifestation du 1er février 2015 qui a réuni dix mille pro démocrates (ndlr).

Et le regard qu’il porte sur les jeunes militants d’Occupy Central est plein de tendresse : « Hong Kong n’avait jamais rien connu de semblable. Toutes proportions gardées, les Hongkongais viennent de vivre leur Tian’ anmen. Ils ont écrit une page d’histoire. Et peut-être plus important encore, à long terme, ils ont expérimenté de nouvelles formes de socialisation. Dans cette ville, on ne connaît souvent pas son voisin de palier, on ne se salue pas quand on se croise dans l’ascenseur et, bien sûr, on ne parle jamais politique. Or, là, les gens sont descendus dans la rue, ils se sont rencontrés, ont débattu de sujets politiques. Des revendications sociales, bien qu’embryonnaires, ont fait leur apparition sur les murs d’expression libre. Des milliers de jeunes ont fait l’expérience inédite, grisante, inoubliable, de la solidarité et de l’action collective, ils ont pris la parole, bousculé les hiérarchies... c’est beau ! »

Article mis en ligne le 15 février 2015

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