Noël contre la faim

Numéro 286-mars-avril 2015

 

« Rendre au pauvre ce qui lui revient »

Le pape François nous a habitués à des propos d’une vigueur assez inhabituelle dans la bouche d’un pape, en particulier sur les thèmes qui lui tiennent à cœur : le sort des pauvres et des exclus, la dénonciation de l’idolâtrie de l’argent, la nécessité de lutter contre les structures qui engendrent les atteintes à la dignité de tout homme.
Mais aucun de ses discours n’a été aussi loin, dans la force de l’expression et la radicalité du message, que celui prononcé devant une centaine de mouvements populaires venus du monde entier le 28 octobre dernier, au Vatican.

Ce discours a peut-être été déjà lu et relu par les lecteurs de Faim et Développement, tant il réjouit ceux qui prennent à cœur la solidarité internationale, sur le terrain comme dans les plaidoyers auprès des institutions.
Je ne proposerai donc ici qu’une sorte de « guide de lecture », en replaçant ses grands thèmes dans le contexte plus large de la pensée sociale de l’Église.

Commençons par quelques remarques sur le « ton » de ce discours.
Ce n’est ni un cours, ni un exposé systématique. François s’adresse aux personnes qu’il a en face de lui, sur lesquelles il s’est visiblement informé avant de leur parler et avec qui il est en sympathie évidente. Son discours est parsemé de phrases en « vous », évoquant ce que vivent ses auditeurs : « Je sais que parmi vous se trouvent des personnes de différentes religions, métiers, idées, cultures, pays et continents. Aujourd’hui, vous pratiquez ici la culture de la rencontre. » « Vous qui vivez dans votre chair les inégalités et l’exclusion... Vous avez les pieds dans la boue et les mains dans la chair. Vous sentez l’odeur des quartiers, du peuple, de la lutte ! »
La boue, la chair, l’odeur : des mots concrets qui disent une grande proximité. Déjà, dans La Joie de l’Évangile, François exprimait le désir que les évangélisateurs aient « l’odeur des brebis »...
Ce ton, ces interpellations, ces allusions à des réalités vécues font ressentir une sorte de connivence amicale : en parlant aux délégués des « mouvements populaires », François le latino parle aux siens.

La culture du rebut

Mais c’est aussi un pasteur de l’Église universelle qui, à travers quelques-uns, s’adresse à tous, pour nous ramener vers ce qu’il considère comme le cœur de l’Évangile : le souci des plus pauvres.
Pour cela, il commence par dénoncer « la culture du rebut » (encore une de ses formules choc...).
Le mot culture est sévère : ce ne sont pas seulement les structures qui engendrent le mépris des pauvres, mais aussi les mentalités.
Nous avons intériorisé l’idée que l’être humain est « un bien de consommation que l’on peut utiliser, puis jeter », que « les exclus sont des rebuts, des excédents ». Ce fait « culturel », François en repère un autre symptôme : le recours à des euphémismes pour désigner des réalités scandaleuses.
Ainsi, à propos de l’appellation « personnes sans domicile fixe », il note : « Il est curieux de voir que, dans le monde des injustices, les euphémismes abondent.
Une personne, une personne isolée, une personne marginalisée, une personne qui souffre de la pauvreté, de la faim, est une personne sans domicile fixe ; c’est une expression élégante, non ?... En général, derrière un euphémisme, il y a un délit. »

Les pauvres luttent

Les encycliques sociales l’ont répété : les politiques publiques et les choix économiques doivent être évalués en fonction de leurs effets sur le sort des pauvres. Sur ce point, François n’innove pas. Mais il va plus loin quand il invite à ouvrir les yeux sur une « réalité qui est souvent passée sous silence : les pauvres non seulement subissent l’injustice, mais ils luttent également contre elle ! »
Congédiant l’image du pauvre, « victime à aider », il met en avant celle du « pauvre en lutte », se rappelant sans doute le courage et l’inventivité des mouvements populaires d’Amérique latine.
Cette réalité est méconnue par ceux qui veulent « affronter le scandale de la pauvreté en promouvant des stratégies de contrôle qui ne font que tranquilliser et transformer les pauvres en des êtres apprivoisés et inoffensifs ». Traduisons : non à l’assistanat et au paternalisme ; oui au partenariat et à la solidarité.
Il y revient dans sa conclusion : il faut « dépasser l’assistantialisme paternaliste » et créer « de nouvelles formes de participation qui incluent les mouvements populaires ».
À ceux qui persisteraient à considérer les pauvres comme de simples « objets » de compassion et d’assistance, François rappelle que, selon la doctrine sociale de l’Église, c’est un droit pour tout être humain que de trouver dans les biens de la Création de quoi vivre dignement ; il s’agit donc de « rendre au pauvre ce qui lui revient ». À l’appui de cette affirmation, il invoque le « principe de “destination universelle des biens“, que la doctrine sociale affirme être antérieure à la propriété privée ».

Cette nécessité de changer notre regard sur les pauvres, il l’avait exprimée dans La Joie de l’Évangile à propos de leur richesse spirituelle : Les pauvres, écrivait-il, ne sont pas seulement à secourir, mais à écouter, car « ils ont beaucoup à nous enseigner », y compris dans l’expression de la foi : « L’immense majorité des pauvres a une ouverture particulière à la foi » (EG 200).

Changer les structures

Attentif aux acteurs de terrain, François ne dévalorise pas pour autant l’action sur les institutions, bien au contraire. Les luttes pour la justice, même si elles ont des enjeux locaux, doivent viser « les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail ».
En parlant de « causes structurelles » à dénoncer et combattre, il s’inscrit dans une forte continuité avec ses prédécesseurs, car c’est là un autre point essentiel de la doctrine sociale de l’Église. À la surprise de beaucoup, Jean-Paul II avait osé parler de « structures de péché ».
Quant à Benoît XVI, il invitait les chrétiens et les hommes de bonne volonté à s’engager sur « la voie institutionnelle – politique peut-on dire aussi – de la charité », précisant que cette manière de vivre la charité politique (celle qui se donne pour objectif d’améliorer les « structures ») « n’est pas moins qualifiée et déterminante que la charité qui est directement en rapport avec le prochain » (Caritas in Veritate 7).

François n’a pas de mal à écarter l’accusation de « communisme » que certains portent contre lui, car c’est toute la doctrine sociale de l’Église qui va dans son sens : « C’est étrange, mais si je parle de cela, certains pensent que le pape est communiste. On ne comprend pas que l’amour pour les pauvres est au centre de l’Évangile. Terre, logement et travail, ce pour quoi vous luttez, sont des droits sacrés. Exiger cela n’est pas du tout étrange, c’est la doctrine sociale de l’Église. »
Si ses formules sont plus fortes que celles de ses prédécesseurs, il ne dit pas autre chose qu’eux : le chrétien ne peut se contenter d’agir pour secourir les détresses une par une ; il doit travailler à ce que les structures (politiques, économiques, juridiques...) de notre société fonctionnent davantage en vue du « bien commun ».
C’est par exemple dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église (publié au Vatican sous Jean-Paul II) qu’il trouve la justification d’une réforme agraire pour lutter contre la faim : « Permettez-moi de dire que dans certains pays – et je cite ici le Compendium de la doctrine sociale de l’Église – “la réforme agraire devient ainsi non seulement une nécessité politique, mais une obligation morale“ » (Compendium, n. 300).

Reste la question des moyens à utiliser pour mener cette lutte. Supposant que certains de ses auditeurs pourraient être tentés par des moyens non conformes à l’Évangile, François précise : « Avec courage, mais aussi avec intelligence.
Avec ténacité, mais sans fanatisme. Avec passion, mais sans violence. »

Ce dernier point nous remet en mémoire le vœu exprimé par Jean-Paul II, en 1991 : « Puissent les hommes apprendre à lutter sans violence pour la justice ! » (Centesimus Annus, III, 23).

Espérance

Bien d’autres thèmes sont abordés dans ce discours : la terre (il annonce son encyclique sur l’écologie), la faim, le logement, le travail. Dans chacun de ces domaines, il dénonce les effets d’un « système économique centré sur le dieu argent ».
Mais il ne s’en tient pas à la dénonciation. Il dit l’espérance que lui inspire le dynamisme des mouvements auxquels il s’adresse, les « villes qui intègrent les diversités et font de l’intégration un nouveau facteur de développement », la « rencontre des cultures où l ’ensemble n’annule pas la particularité », la survivance d’« une riche culture populaire ».
C’est donc avec lucidité, mais aussi avec sa conviction que Dieu donne l’espérance comme « force qui vous maintiendra sur les pieds » qu’il communique ce désir : « Là, on sent vraiment le vent de la promesse qui ravive l’espérance d’un monde meilleur. Que ce vent se transforme en ouragan d’espérance. Tel est mon désir. »

Christian Mellon, jésuite.
Ceras (Centre de recherche et d’action sociale).

Article mis en ligne le 2 avril 2015

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