Numéro 293- Juin 2016

 

SOS Méditerranée : le bateau du dernier espoir pour les migrants

Dans son numéro de juin, Faim et Développement livre le récit d’une opération de sauvetage de migrants, à bord de l’Aquarius, au large de la Lybie.

Sur la passerelle de navigation, vingt mètres au-dessus des flots, Oleks Yurchenko, le second de quart, décroche le téléphone satellite. Il est 9 h 47 ce matin du 28 mars. « Ici l’Aquarius, oui, MRCC, ici l’Aquarius » : dans un anglais au fort accent ukrainien, l’officier décline le nom de son navire et des chiffres. Le Centre de coordination des secours maritimes (MRCC) de Rome, en charge de la Méditerranée centrale, signale une embarcation de réfugiés en détresse. Aussitôt, les sauveteurs de SOS Méditerranée vont enfiler leurs salopettes étanches, leurs bottes, leurs gilets de sauvetage. L’équipe de Médecins du Monde dispose des cartons sur le pont arrière glissant. Les matelots vérifient les canots de sauvetage.

Au moins 22 000 personnes ont péri en tentant la traversée de la Méditerranée depuis 2000, selon l’Organisation internationale des migrations (OIM). L’équipage, éclectique et multinational, est soudé par cet unique but. Les marins loués avec le navire, originaires d’Ukraine, Lettonie, Russie, Indonésie, Philippines et Ghana, font corps avec l’équipe de SOS Méditerranée, venant de France, Allemagne, Liban, Syrie et Grèce, et avec celle de Médecins du Monde, Français, Espagnol et Mexicain.

Jusqu’à fin avril, il était le seul navire civil à croiser dans cette zone, à la limite des eaux libyennes. Il y a été rejoint par le Dignity I, bateau de Médecins Sans Frontières, qui a repris du service après une pause hivernale. [1]

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Les sauveteurs approchent en douceur le canot des réfugiés. La manœuvre est délicate et l’esquif si chargé que le moindre mouvement de foule le ferait chavirer. Avant le transbordement, distribution de gilets de sauvetage. © Patrick Bar/SOS Méditerranée

11 h 15, le secours commence

Quatre bâtiments militaires de la force européenne Sophia, en arc de cercle sur l’horizon, indiquent dans la zone la présence de nombreuses embarcations de réfugiés en détresse. Sur la passerelle de l’Aquarius, six paires d’yeux fouillent les vagues. Un point blanc apparaît. Il est 11 h 03. Dans les jumelles, on distingue un dinghy immobile et des silhouettes marron et grises : un de ces canots gonflables de mauvaise qualité le plus fréquemment utilisé par les passeurs libyens. Sur ces pneumatiques de 8 à 10 mètres s’entassent 120 à 140 personnes.

« Le moteur surchauffe vite. Ils n’ont aucune chance d’atteindre la Sicile, à peine Lampedusa », explique Jean Passot, jeune officier de marine marchande, tout en embarquant des ballots de gilets de sauvetage sur le zodiac de sauvetage n° 1.

Il est 11 h 15, le secours commence. À bord de leur zodiac, les sauveteurs approchent en douceur le canot des réfugiés. La manœuvre est délicate et l’esquif si chargé que le moindre mouvement de foule le ferait chavirer. Les voix des réfugiés parviennent à l’Aquarius comme des bribes hachées par le vent. Les femmes, les enfants, les blessés et les hommes les plus fragiles sont évacués. Après trois rotations, le pneumatique, plus manœuvrable, est remorqué jusqu’au bateau de SOS Méditerranée.

11 h 32, une femme jeune et frêle est hissée à bord par l’échelle de pilote. Elle titube et pleure. Deux jumeaux de treize mois suivent, avec leur mère. Et puis des hommes. Le premier s’effondre à peine les pieds posés sur le pont. Le deuxième fait quelques pas, s’allonge sur le dos et questionne :

« Nous sommes proches de quelle plage d’Italie ? »

On lui montre les immeubles de Tripoli visibles à l’horizon, ses yeux s’agrandissent : « Nous sommes encore si près ? » Ils ont quitté la plage libyenne près de Sabratha à 2 heures du matin, ils ont navigué 9 heures – temps estimé, ont menti les passeurs, pour atteindre les rives italiennes.

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Sur le pont arrière, l’humidité du crépuscule ronge les os malgré les corps serrés les uns contre les autres et les couvertures distribuées. © Patrick Bar/SOS Méditerranée

12 h 15 : le dernier des 132 réfugiés est à bord de l’Aquarius

Au fond de leur pneumatique, rigidifié par des planches en bois d’où dépassent des vis de 10 cm de haut, restent des bonnets et des pulls trempés, une couverture blanche et rouge, et dix grands bidons. « De l’essence, explique Jean Passot. Ils partent sans eau et sans nourriture. »

Plus tard, le pneumatique abandonné sera brûlé par les gardes-côtes roumains de l’opération Sophia. Les rescapés malades ont été installés dans la clinique de campagne. Les sept femmes, les trois enfants et les hommes les plus faibles sont allongés sur les matelas en mousse et les cartons du « shelter » [2]. Les autres reprennent leur souffle sur le pont arrière. Avant de devoir se serrer pour accueillir 246 autres rescapés secourus par des gardes-côtes italiens et transbordés sur l’Aquarius pour être débarqués en Sicile, à deux jours et deux nuits de navigation de là.

Ils sont nigérians, sénégalais, gambiens, maliens, ivoiriens, camerounais, guinéens, sierra-léonais, soudanais, érythréens... Et pour eux, le mirage libyen s’est transformé en piège... pour lire la suite du reportage abonnez-vous à Faim et Développement.

Dans le numéro de juin de Faim et Développement vous trouverez aussi notamment :
- un dossier La Centrafrique, sur la voie de l’apaisement
- Quand la solidarité monte sur les planches  : un reportage au festival Si loin si proches de Pithiviers.
- Mexique : la violence, moyen de contrôle de la migration  : une interview de Mgr Raul Vera.
- Islam et modernité, les voies et les obstacles d’un renouvellement (dans nos pages Idées).

[1Depuis début mai, Médecins Sans Frontières a pris le relai de Médecins du Monde à bord de l’Aquarius.

[2shelter signifie abri

Article mis en ligne le 9 juin 2016

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