Noël contre la faim

Numéro 294- juillet/août 2016

 

Rédigé le 10 août 2016

Insertion des Roms, ce combat est aussi le leur

Les six millions de Roms constituent la plus grande minorité ethnique de l’Union européenne. Citoyens européens pour la plupart, ils restent victimes d’importants préjugés et d’exclusion sociale. Entretien avec Manon Fillonneau, déléguée générale de Romeurope, partenaire du CCFD-Terre Solidaire.

Faim et Développement : Qu’a mis l’Union européenne (UE) en place pour promouvoir l’accueil et l’intégration des Roms ?

Manon Fillonneau : Il existe un cadre politique établi par la Commission européenne en 2011. Chaque État membre est tenu d’élaborer une stratégie nationale d’intégration des Roms détaillant les politiques et mesures concrètes à prendre. La copie française n’est pas la meilleure, ses objectifs restent assez imprécis, non chiffrés en termes de moyens. La France aurait pu élaborer une politique un peu plus ambitieuse sur la résorption des bidonvilles et l’accès aux droits de ses habitants. Elle n’a fait que lister ce qu’elle faisait déjà pour les populations précaires.

A lire sur ce sujet : En France, les habitants des bidonvilles condamnés à l’exclusion (Le collectif RomEurope, dont le CCFD-Terre Solidaire est membre, publie en 2015 deux rapports sur la situation des Roms en France).

Par ailleurs, l’Union européenne finance également, par le biais de Fonds européens d’investissement [1], des projets visant à améliorer la vie des populations vulnérables, clairement fléchés vers l’insertion des Roms.

Quel est le bilan de ces financements ?

Il est mitigé. Viviane Reding, quand elle était commissaire chargée de la justice, des droits fondamentaux et de la citoyenneté, a déploré en 2013 une sous-utilisation par les États de l’argent communautaire sur la programmation 2007-2013. En fait, prétendre à ces fonds s’avère assez compliqué. Il faut un cofinancement élevé, sans parler de la procédure administrative qui demeure très lourde. Certaines collectivités locales en France nous ont dit avoir besoin d’un poste à temps plein rien que pour la demande de subventions.

En novembre dernier, un appel à projets sur la nouvelle programmation 2014-2020 a été publié. Désormais, les régions sont opératrices des fonds européens. En Île-de-France, cet appel à projets a été suspendu après les élections régionales de 2015 sans raisons officielles. La nouvelle majorité régionale ne souhaite vraisemblablement pas que les Roms soient les premiers à en bénéficier ! De toute façon, ce ne sont pas ces fonds européens, à eux seuls, qui off riront la solution.

Existe-t-il des leviers politiques ?

L’UE possède des compétences en matière de liberté de circulation et de droit au séjour. L’évolution actuelle n’est pas très positive : la directive européenne 2004/38 [2] fixe une libre circulation des citoyens de l’Union pendant trois mois, au-delà desquels, il faut pouvoir justifier de ses ressources pour rester dans le pays. Ce n’est pas assez protecteur pour les citoyens précaires, je pense notamment aux Roms de Roumanie et de Bulgarie.

Quand Viviane Reding était Commissaire européenne, elle a fait quelques déclarations fortes. Elle a notamment menacé la France, alors présidée par Nicolas Sarkozy, de lancer une procédure d’infraction à la législation européenne, pour avoir expulsé des citoyens européens roms. Mais cette menace n’a pas été mise à exécution. Il y a deux ans, une procédure d’infraction a été introduite à l’encontre de la République tchèque concernant la ségrégation scolaire pour les enfants roms.

Ceux-ci restent en effet sur représentés dans les établissements et les classes réservés à des élèves déficients mentaux légers. C’est un problème dénoncé depuis des années par des ONG de défense des droits humains [3] et l’on en est juste au début de la procédure.

Parmi les pays membres de l’UE, y a-t-il de meilleurs élèves, des États ayant initié une politique plus volontariste à l’égard des Roms ?

On cite souvent l’Espagne qui considère les migrants roms roumains comme issus d’une migration de citoyens de l’Europe de l’Est. Ce pays a évité d’en faire un « problème » politique. Alors qu’en France, nombre de responsables politiques évoquent la situation de 20 000 personnes vivant dans des bidonvilles comme un problème insoluble. Autre exemple de bonne pratique : la ville de Manchester, où des Roms ont pu intégrer des logements privés grâce aux faibles loyers du marché. Les édiles ont également fait œuvre de pédagogie en montrant aux citoyens que la plupart des Roms payaient bien leur taxe d’habitation, leurs impôts...

Existe-t-il une société civile rom ?

Oui, mais elle reste fragile. Notre collectif essaie de contribuer à la renforcer car le combat pour l’insertion des Roms doit être aussi le leur. De ce point de vue, j’observe un vent nouveau : le conseil d’administration de Rom Réussite, association créée en 2014, est constitué de Roms ayant vécu ou vivant encore en bidonville. Même chose pour Eurrom à Bordeaux. Les Enfants du Canal, à travers leur programme Romcivic, proposent depuis novembre 2013 à une vingtaine de jeunes, filles et garçons en majorité logés dans de l’habitat précaire, d’effectuer leur service civique dans le cadre d’une mission d’intérêt général. Il y a aussi La Voix des Rroms, composé de Roms et non-Roms, qui arrivent à se faire entendre à l’échelle de l’Union européenne.

Quelles sont les demandes de Romeurope en termes de plaidoyer pour lutter contre les préjugés et l’exclusion ?

Aujourd’hui, on n’a besoin ni de nouvelles directives ni de nouvelles lois, mais il faut que tous les Roms puissent entrer dans le droit commun partout et tout le temps. Cette lutte passe davantage par le local et des victoires devant les tribunaux que par l’action législative. Le point d’attaque de notre plaidoyer, c’est le logement ainsi que l’emploi. Pour cela, il faut arrêter les expulsions de bidonvilles et de squats qui freinent à chaque fois les dynamiques d’insertion par le biais de la scolarisation des enfants, de l’alphabétisation des parents. On demande donc une stabilisation des personnes sur leur lieu de vie et une amélioration de leur quotidien (eau, ramassage d’ordures, toilettes, électricité, travail social...).

Pour moi, il n’y a pas de véritables problèmes culturels à l’intégration, les difficultés sont essentiellement liées à des conditions de vie précaires et à un rejet séculaire. Je vois une génération d’adolescents roms ayant envie de rompre avec certains codes, certaines représentations... Il faut tabler sur cette génération.

[1Le Fonds social européen, le Fonds européen de développement régional et le Fonds de cohésion.

[2Directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l’Union et des membres de leur famille de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres.

[3En juin 2013, le Centre européen des droits des Roms, Amnesty International et l’Open Society Justice Initiative ont remis conjointement un rapport à la Commission sur la situation tchèque, l’exhortant à initier une procédure d’infraction.

Article mis en ligne le 15 septembre 2016

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