Noël contre la faim

Publié le 31.03.2016 • Mis à jour le 05.04.2016

"Tous prisonniers du système", Zeng Jinyan militante chinoise

Longtemps harcelée par les autorités chinoises, Zeng Jinyan vit aujourd’hui à Hong Kong où elle coordonne le « Chinese Independent Documentary Lab », une organisation de soutien au documentaire indépendant chinois dont le CCFD Terre-Solidaire a soutenu le démarrage. Entretien avec une forte tête qui se définit comme féministe et cinéaste indépendante.

Vous avez passé huit ans de votre vie, de 2004 à 2012, soit assignée à résidence, soit sous la haute surveillance des autorités chinoises. Comment êtes-vous parvenue à vous installer à Hong Kong ?

Mon passeport m’a été confisqué en 2007, pour avoir réalisé mon premier film « Prisoners in Fredom City ». Pendant 5 ans, je n’ai cessé de négocier pour le récupérer. Les autorités faisant continuellement pression sur mes employeurs, j’avais beaucoup de mal à trouver du travail donc à élever ma fille. Quand le dissident Chen Guangcheng s’est échappé de sa résidence surveillée, j’ai suggéré qu’il cherche refuge dans une ambassade étrangère et sous-entendu, « en plaisantant », que c’est ce que je pourrais bien faire moi-même. Ça m’a aidé à récupérer mon passeport.

Avant de réaliser ce film, vous étiez déjà célèbre depuis 2006 pour avoir tenu un blog sur votre vie en couple, alors que votre mari, le dissident Hu Jia, était assigné à résidence. Dans quelle mesure les réseaux sociaux sont-ils aujourd’hui utiles aux militants ?

Mon expérience de bloggeuse en Chine est déjà presque de l’histoire ancienne. En dix ans, l’usage des réseaux sociaux s’est considérablement répandu, en particulier pour les plus jeunes. Par exemple, récemment, lorsque des militants défendant les droits des travailleurs de la province de Guangdong ont été détenus, leur famille, collègues et autres activistes se sont arrangés pour alerter sur Internet [1]. Ça permet de démultiplier les soutiens et ça aide l’opinion publique chinoise à prendre conscience de la situation des militants des droits humains.

Quelle est l’intention de « Prisonners in Fredom City », le film que vous avez co-réalisé avec Hu Jia, alors en résidence surveillée ?

A l’origine, Hu Jia filmait comme on tient un journal intime. Son intention n’était pas de faire un film. Quand j’ai vu ses enregistrements, j’ai réalisé à quel point ce matériel était précieux. Hu Jia filmait à partir d’un espace très limité (de sa fenêtre, ndlr) pour voir la police travailler, mais il parlait aussi aux oiseaux, à la nature et finalement à la police elle-même qui ne pouvait pas l’entendre. C’était très poétique.

J’ai décidé d’en faire un film, dans la ligne de « En attendant Godot ». Car cette vie, qui semble à beaucoup de gens étrange, spéciale, inhabituelle, est en fait une vie quotidienne. Je ne voulais pas faire un film qui soit un réquisitoire politique contre la police, je voulais interroger, d’un point de vue plus philosophique, la manière dont on est affecté par le système, comment on communique avec les personnes travaillant pour le système et ce qu’on peut faire. Finalement mon propos était de montrer que nous étions tous prisonniers du système, nos gardes y compris [2].

Quelle place le féminisme trouve-t-il dans ce système ?

Quand le concept de féminisme fut introduit en Chine, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, la question des femmes était intégrée à une perspective plus large : celle de l’indépendance nationale et plus tard, celle du mouvement communiste. C’est resté vrai jusqu’à très récemment. Mais aujourd’hui, il y a une nouvelle génération de féministes qui se fichent d’être affiliées à un mouvement. Alors qu’elles revendiquent les droits politiques et le pouvoir politique pour les femmes, les féministes de l’ancienne génération estiment quant à elles que les droits humains, civils et politiques ne sont pas de leur ressort, qu’ils ne peuvent qu’être « donnés » par l’État.

Contrairement à leurs aînées, les nouvelles féministes désertent les ONG ou autres organisations. Elles préfèrent agir en réseau, recourir à des performances de rue. De ce fait, elles cassent beaucoup de tabous relatifs aux pratiques habituelles des ONG et des militants. Bien sûr, elles sont aussi sous le contrôle de l’État, mais je pense qu’elles font bouger les lignes du militantisme, qu’elles leur donnent du mou.

Par ailleurs, j’observe que d’une manière générale, les mouvements sociaux en Chine n’ont ni perspective, ni savoir suffisant, concernant les problématiques de genre. A commencer par celles de la vie de tous les jours. Or les enjeux du « quotidien » sont très forts. Les violations des droits des femmes en lien avec le marché sont en hausse continue. L’État par exemple ne fournit pas suffisamment de protection sur les lieux de travail. Les systèmes de garde pour enfants et le système de soins sont également très insuffisants. D’ailleurs, l’État a beaucoup de mal à rallier les femmes à la politique des « deux enfants ».

Comment expliquez-vous la dureté de la répression contre les cinq féministes qui prévoyaient de distribuer des autocollants contre le harcèlement sexuel dans les transports à l’occasion de la journée international des droits des femmes en 2015, alors même que l’égalité des sexes est prônée par l’idéologie communiste ? [3]

Pour cela, il faut changer d’échelle et considérer ce qui se passe depuis ces deux dernières années. Le programme national des bibliothèques villageoises a été abandonné. De nombreuses institutions traditionnelles, ONG et think tank indépendants ont été fermés. Et le festival des films indépendants a été supprimé. Il n’y pas si longtemps, les documentaires indépendants pouvaient encore être projetés, ne serait-ce que d’une manière « underground », mais aujourd’hui, c’est quasiment impossible. Si l’État a visé ces féministes, c’est parce qu’elles savent mener des actions et qu’elles ont la capacité de mobiliser un réseau à travers tout le pays. Cette double capacité est perçue comme la pire des menaces par l’État.

A Hong Kong, vous êtes la coordinatrice du « Chinese Independent Documentary Lab ». Quelle est l’ambition de ce « laboratoire de documentaires » ?

Il a été fondé à l’initiative de cinéastes indépendants et de jeunes chercheurs hongkongais. Son but est de montrer des documentaires chinois qui n’ont pas l’opportunité d’être projetés en Chine, de créer une audience pour ces films, et de soutenir de nouvelles productions sans exposer les cinéastes. Car on le voit avec la censure et les risques encourus par les documentaristes, les films sont de moins en moins critiques. Ainsi par exemple, dans nos recherches de financements, nous évitons les fondations connues pour ne pas attirer l’attention de la police.

Quel impact les documentaires peuvent-ils avoir sur les mouvements sociaux dont ils rendent compte ?

Les films sont de formidables outils de communication pour créer de l’empathie, pour rendre une audience solidaire des laissés pour compte, des personnes marginalisées. C’est aussi un moyen de rendre leur dignité à ces personnes, de renforcer leur estime de soi et de les encourager à agir contre les violations des droits humains dont elles sont les victimes.

Par ailleurs, tout un ensemble de lois déjà votées ou en préparation font que le militantisme social au sein d’une organisation est de plus en plus contraint. Et recevoir un soutien de partenaires étrangers est beaucoup plus risqué qu’avant. Or un film, contrairement à un simple reportage télévisé, peut être vu dans la durée. Même s’il ne se rapporte pas à l’actualité immédiate, il permet d’exposer un cheminement, une méthode. Comment les personnes s’organisent-elles pour leurs revendications ? Comment trouvent-elles des soutiens ? Comment négocient-elles avec les employeurs, le marché, le gouvernement ? Bref, un documentaire permet de montrer tout un processus qui peut être reproduit. C’est aussi une manière de construire des ponts entre des acteurs très divers qui, tout en ayant des objectifs différents, peuvent être confrontés aux mêmes types d’obstacles.

Bénédicte Fiquet

[1Entre le 3 et le 5 décembre 2015, une quinzaine de militants et dirigeants d’ONG défendant les droits des travailleurs de la Province du Guangdong dans le sud de la Chine ont été arrêtés par la police.

[2Le film peut être visionné sur Internet.

S’informer

30 novembre 2016

Devoir de vigilance des multinationales : un pas de plus vers l’adoption définitive de la loi

Le 29 novembre 2016, les députés ont adopté en nouvelle lecture, la proposition de loi sur le devoir de vigilance des sociétés mères et (...)

30 novembre 2016

Union européenne : l’accord sur les « minerais du conflit » conclu mais insuffisant

Les institutions européennes ont conclu, le 22 novembre 2016 à Bruxelles, les négociations relatives à une législation sur les « minerais (...)

21 octobre 2016

Traité multinationales et droits humains : le CCFD-Terre solidaire aux négociations à l’ONU

Du 24 au 28 octobre 2016, l’ONU accueillera à Genève la 2ème session de négociations vers un Traité international contraignant sur les (...)

Nos projets

8 août 2016 AZHAR

Au Mali, l’association Azhar soutient les initiatives Touaregs contribuant au vivre-ensemble

Assinamar Ag Rousmane est coordinateur de programme au sein de l’ONG Azhar, soutenue par le CCFD-Terre Solidaire depuis sa création en (...)

20 juin 2016 ANAFE

Défendre les droits des migrants aux frontières et en zone d’attente

Partenaire du CCFD-Terre Solidaire, l’Anafé – Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers – est l’une des rares (...)

15 juin 2016 RNSCM

Nicaragua : Sheila Reyes, au plus près des migrantes

Dans un pays étranglé depuis des années par la crise économique, de nombreux Nicaraguayens ne trouvent d’issue à leur situation personnelle (...)