Un avenir sans faim

Publié le 24 mars 2015

Les enjeux du Forum social mondial à Tunis

Malgré l’attentat dans la capitale tunisienne, les organisateurs du Forum Social Mondial, dont le CCFD-Terre Solidaire, ont tenu à maintenir l’événement. Dans ce contexte difficile, les enjeux du FSM autour du renforcement des sociétés civiles et de la convergence des luttes sociales mondiales prennent une nouvelle acuité

Pour la deuxième fois consécutive, le FSM se déroule à Tunis, et pour la deuxième fois, il survient au lendemain d’une tragédie qui menace le processus politique. En 2013, l’un des leaders de l’opposition, Chokri Belaid, avait été assassiné quelques semaines auparavant, le 6 février. Cette fois, moins d’une semaine avant le début, une attaque visant le plus grand musée de la capitale a tué vingt et une personnes, dont vingt touristes.
Malgré tout, les organisateurs du Forum ont tenu à maintenir l’événement « afin d’assurer la victoire de la lutte civile et pacifique contre le terrorisme et le fanatisme religieux qui menacent la démocratie, la liberté, la tolérance et le vivre ensemble. » Pour sa part le CCFD-Terre solidaire a confirmé sa participation. « Par notre présence, nous voulons contribuer à renforcer la société civile tunisienne dans un moment où c’est le processus démocratique qui est visé », explique Bernard Pinaud, délégué général.

« Faire entrer la société civile tunisienne dans le mouvement de la société civile internationale »

Le choix d’organiser un deuxième FSM à Tunis précédait bien sur cette circonstance tragique. Pour la société civile tunisienne, le bilan de l’édition 2013 avait été mitigé. « Il n’a pas contribué à faire émerger de thématique, à susciter la création de réseau. On ne peut pas vraiment dire qu’il y ait eu un choc », reconnaît Alaa Talbi, responsable des projets au Forum Tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), l’association organisatrice du Forum. «  C’était encore tôt dans le processus politique et nous étions dans une période politiquement très tendue ».
Hamouda Soubhi, membre du Forum marocain des alternatives Sud et du Forum social maghrébin, ajoute néanmoins que « le FSM en 2013 a fait entrer la société civile tunisienne dans le mouvement de la société civile internationale. Jusque là, elle était enclavée par la dictature et seule les organisations de la diaspora avaient des connexions internationales. Cette deuxième édition devrait consolider cette dynamique dans un moment où les droits économiques et sociaux risquent d’être remis en cause par les réformes de libéralisation de l’économie. »

Un renouvellement nécessaire

Un apport d’autant plus utile que la société civile tunisienne est finalement assez neuve, en dehors de quelques grandes organisations traditionnelles. Elle est riche, mais dispersée et inexpérimentée. Le prochain défi, estime Hamouda Soubhi, « c’est que les anciennes organisations intègrent des jeunes associations dans des plateformes plus larges. »
Un renouvellement d’autant plus nécessaire que l’un des résultats de la dictature a été d’isoler les organisations de défense des droits et des libertés de la population. Une situation à laquelle la transition n’a pas totalement mis fin, comme l’admet Souhayr Belhassen, l’ancienne présidente tunisienne de la Fédération internationale des droits de l’homme : « Je crains que les associations traditionnelles n’aient pas la capacité d’intégration de la contestation radicale et des populations à la marge. Le changement fondamental serait que ces secteurs, exclus jusqu’à présent, parviennent à créer des espaces organisés pour se faire entendre et pour agir. »

Organiser la convergence des mouvements

Un FSM se pense évidemment au-delà de son contexte local. Quatorze ans après sa première édition à Porto Alegre, l’enthousiasme de la découverte de la nouveauté s’est dissipé.
Bernard Pinaud explique : « Si l’impact du FSM paraît moindre aujourd’hui, c’est que ses principaux apports sont aujourd’hui des évidences : il a permis de relier des types d’organisations qui n’avaient jamais travaillé ensemble : les organisations de développement, les syndicats, les organisations des droits de l’homme, les mouvements paysans, l’économie sociale et solidaire… Aujourd’hui l’organisation de campagnes citoyennes communes va de soi. Des réseaux se sont renforcés grâce au FSM : la Via campasina, Tax Justice Network. Des thématiques comme la dette, la souveraineté alimentaire, la taxation des transactions financières sont désormais dans le débat public et c’est grâce au FSM. »
Mais surtout le contexte mondial a changé. « Depuis 2008, nous sommes entrés dans une nouvelle séquence avec le début officiel de la crise. Le modèle économique néo-libéral a atteint ses limites et, en réaction, les pouvoirs évoluent vers plus de répression et les populismes d’extrême droite s’épanouissent, diagnostique Gustave Massiah, membre du Conseil international du FSM. « Les défis mondiaux sont gigantesques et il faut bien admettre que nous ne sommes pas à la hauteur. Le FSM n’a pas réussi à inverser la tendance, mais il s’est adapté. Il intègre les nouvelles formes de mobilisation, du type Occupy et il continue de s’élargir. Depuis 2013, au moins 40 événements se sont déroulés sous la bannière FSM à travers le monde. »
« C’est vrai qu’il se produit aussi un retour vers l’échelle locale pour agir, ajoute Bernard Pinaud. Là où les acteurs sociaux ont prise. Mais il reste que nous n’avons pas d’autres lieux que le FSM pour organiser la convergence des mouvements. »

Thierry Brésillon

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