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Publié le 20 janvier 2005

Questions de générations en Côte d’Ivoire

Article paru dans La Croix , 20 janvier 2005
Par Christophe Courtin, Directeur des projets et programmes au Ccfd

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Que se passe-t-il ? Une fois encore des événements en Afrique semblent échapper à notre capacité de compréhension rationnelle. Il y a deux ans, l’analogie entre la Côte d’Ivoire et le Rwanda était le point de passage obligé pour analyser la situation. Dans les grandes lignes c’était l’ethnie et la haine séculaire entre les communautés que seul Houphouët aurait pu transcender, qui constituaient le fond de casserole des tambouilles culturalistes que nous servaient trop d’experts grands publics.

Aujourd’hui c’est le parallèle avec les rapatriés d’Algérie qui est proposé. Cette fois ci, on nous sert, entre autres, la vieille recette de l’incapacité des ex-colonisés à développer leur économie. Comme toujours il faut aller chercher dans les revues spécialisées et chez quelques observateurs impliqués les explications plus documentées sur les fondements économiques, sociaux et politiques de la guerre civile ivoirienne, comme la question foncière, le partage de la rente du cacao ou le conflit des générations. Tout cela constitue un écheveau de causes historiques et sociales que l’on a bien du mal à démêler.

La question générationnelle mérite qu’on s’y attarde, elle est au cœur de la situation en Côte d’Ivoire, elle s’applique à la plupart des pays africains mais surtout elle préfigure la clef des futurs conflits politiques qui éclateront dans les années qui viennent sur le continent. Au cours des discussions entre les partis ivoiriens qui ont précédé les accords de Marcoussis en janvier 2003, l’un des facilitateurs chargé par les factions d’assurer la bonne conduite des échanges, avait été frappé par le fait que les accrochages verbaux les plus violents avaient opposé non pas les partisans de chaque camp mais les anciens politiciens et la nouvelle génération politique post-Houphouët. La ligne de clivage ne passait pas nécessairement entre les partis mais entre les générations politiques, entre celles qui avaient bénéficié des largesses de la grande période Houphouët et celles arrivées aux affaires à partir de la crise économique des années 90. Ces dernières veulent dresser l’inventaire des quarante années de décolonisation en Côte d’Ivoire et donc celui de la tutelle politique, économique et militaire de la France, elles n’ont plus les anciens rapports de proximité avec la classe politique française, faits de connivences, de renvois d’ascenseur, d’intérêts partagés, de fascination réciproque. Les nouvelles élites politiques africaines sont issues des universités européennes, des grandes écoles de gestion ou des syndicats étudiants. Comme pour leurs prédécesseurs, la plupart ont largement bénéficié des prébendes de la rente étatique, mais elles se sentent liées, au moins formellement, aux politiques des institutions financières internationales, plutôt qu’aux exigences géopolitiques de l’ancien colonisateur. Guillaume Soro, Mamadou Coulibaly, Charles Blé Goudé, les leaders de la crise ivoirienne ne répondent plus depuis longtemps aux codes traditionnels des relations franco-africaines.

La Guinée, le Togo, le Bénin, le Cameroun, le Gabon, le Niger, le Sénégal et dans une certaine mesure le Burkina et le Congo verront dans les cinq ans une nouvelle classe politique arriver aux affaires. A cette rupture politique s’ajoute une rupture intellectuelle. L’Europe et a fortiori la France ne sont plus les uniques modèles culturels. Pour toute une nouvelle génération qui a pu être éduquée avant que les systèmes scolaires et universitaires ne s’effondrent, la lecture identitaire de l’historien sénégalais Cheikh Anta Diop et de ses successeurs a renouvelé son rapport à l’occident. L’ivoirité, les discours nationalistes, l’essentialisme africain, ne sont pas de simples dérives idéologiques de quelques intellectuels perdus, manipulés par des politiciens boutefeux, mais répondent à une demande très répandue dans la génération née et scolarisée après les indépendances, de fierté décomplexée d’être Africain.

Les valeurs universalistes européennes sont présentées comme une nouvelle arrogance française, un nouvel impérialisme. Ainsi, le long des états du Golfe de Guinée, la posture démagogique anti française de Gbagbo est vécue comme une sorte de revanche vis-à vis-de l’ancien colonisateur. Plus au nord, la situation dramatique de la diaspora sahélienne en Côte d’Ivoire est bien sûr au cœur des préoccupations mais on commence déjà à compter les points du match France-Côte d’Ivoire. Plus inquiétant pour l’avenir, à ces deux ruptures politiques et intellectuelles se superpose une rupture sociétale. La jeunesse urbaine, dont les rangs grossissent au rythme de l’exode rural et de la crise économique, fascinée par le modèle social américain communautaire et consumériste, déscolarisée, désœuvrée, est séduite par ces discours identitaires panafricains qui désignent l’ennemi : le Blanc.

L’ancien magistère paternaliste de l’Église catholique ainsi que le traditionnel Islam des confréries soufies sont délaissés au profit des églises néo-pentecôtistes américaines et d’un islam travaillé par le radicalisme salafiste. Tout se passe comme si, dans un vaste mouvement oedipien, l’Afrique francophone s’apprêtait à tuer son père, pourquoi pas après tout, mais pour mieux se réfugier dans une matrice identitaire faite d’ultra libéralisme, de nationalisme et de fondamentalisme religieux. Les leçons de morale et les coups de menton français, ne sont certainement pas les réponses les plus adaptées. Pourtant l’histoire à venir du continent n’est pas jouée d’avance, elle n’est pas encore écrite, car, malgré ces tendances lourdes, au sein de la société ivoirienne, comme dans les autres pays d’Afrique, une société civile organisée, critique, militante, formée aux valeurs des droits humains se développe. L’avenir est probablement par là, dans une alliance entre les sociétés civiles africaines et européennes, au sein des mouvements sociaux, fondée sur les valeurs démocratiques et un objectif commun de développement économique et humain.

Christophe Courtin
Directeur des projets et programmes au Ccfd

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