Noël contre la faim

Publié le 10.07.2015 • Mis à jour le 21.07.2015

Firas ou l’histoire d’une enfance ordinaire à Gaza

Un an après l’intervention à Gaza, Bernard Pinaud, délégué général du CCFD-Terre solidaire, Françoise Sivignon, présidente de Médecins du monde, Rachid Lahlou, président fondateur du Secours islamique France, et Claudio RINI, directeur de l’action de développement pour Handicap international, signent cette tribune commune, publié dans La Croix du 9 juillet. Un cri d’alerte qui pose la question très préoccupante de l’avenir des enfants de Gaza, nés dans la guerre et sous blocus.

Voir la tribune aussi sur le site de La Croix

Bon anniversaire Firas ! Aujourd’hui, tu as un an. De grands yeux noirs, des joues encore rondes, tu balbuties quelques mots et, en te tenant au bord d’une table, tu arrives à te hisser sur tes deux pieds, ce qui te met en joie. Firas, tu es un gamin ordinaire. Et pourtant, ton anniversaire sera toujours un peu spécial. Tu es né il y a un an, le 8 juillet 2014, à Gaza. Le jour où les bombardements ont commencé.

Sur les 51 premiers jours de ta vie, 2 132 personnes de ta région ont été tuées par la guerre, dont 501 enfants. 12 400 maisons ont été détruites, dont celle de tes parents. On veut croire que tu n’as pas trop souffert de l’angoisse de ta mère sous cette pluie de bombes, des cauchemars de tes frères et sœurs, de la peur et de la frustration de tes parents qui ne savaient plus comment vous protéger. On veut croire que tu n’en garderas pas de souvenirs…

Maintenant, tu as un an, et ta maison n’a toujours pas été reconstruite. Vous êtes 17 600 familles dans ce cas, à attendre dans des hébergements provisoires, des caravanes, des tentes.

À ton âge, tu ne te rends peut-être pas compte, mais nous nous inquiétons. Tu habites dans un territoire soumis à un « blocus », un mot que tu vas souvent entendre.
Un mot qui, au quotidien, a mille facettes. Il veut par exemple dire que même après une guerre, il reste difficile de faire venir des matériaux de reconstruction de l’extérieur.
Est-ce que ton école maternelle sera reconstruite à temps ? Est-ce que les cliniques seront réhabilitées le jour où tu seras malade ?
Le blocus signifie aussi que l’eau que tu bois n’est pas propre, que tu n’as accès à l’électricité que huit heures par jour, et qu’on n’est jamais sûr que tu auras les médicaments dont tu as besoin.

À ton âge, tu ne te rends peut-être pas compte, mais nous nous inquiétons.
Et puis surtout, Firas, on se demande comment on va t’expliquer ça, quand tu seras assez grand pour poser des questions. Il va falloir te dire que tu es resté sans domicile parce qu’il y avait de telles restrictions sur l’importation de ciment dans ton territoire qu’il a fallu inventer un mécanisme d’une complexité extrême pour envisager d’y faire rentrer les matériaux pour bâtir ta première chambre.
Tu comprendras vite, pourtant. Tu n’auras pas le droit de sortir de Gaza. Tu ne verras pas ta famille de Cisjordanie, à seulement 60 kilomètres. Tu n’iras pas jouer trop près de la frontière, pour ne pas te faire tirer dessus. Tu n’iras pas non plus jouer dans les décombres des immeubles détruits pour ne pas risquer de tomber sur un engin explosif laissé par la dernière guerre.
Ton père te parlera de son entreprise qui, peu de temps après le début du blocus, a fait faillite car il ne pouvait plus rien exporter. Il t’en parlera avec beaucoup de tristesse, et il faudra que tu comprennes ce qui lui pèse. Que tu comprennes le poids du chômage sur un homme, sur sa fierté, sur son moral. 44 % de chômeurs à Gaza, le taux le plus élevé du monde.

Cela fait huit ans que dure ce blocus. Le produit intérieur brut (PIB) a chuté de plus de 50 % ; 80 % des Gazaouis dépendent désormais de l’aide internationale ; 39 % vivent sous le seuil de pauvreté ; 70 % en situation d’insécurité alimentaire. Ça fait beaucoup de chiffres pour un enfant comme toi. Il va falloir t’habituer : on parle toujours de ton blocus avec des chiffres. Toi, tu vas le vivre.

Firas, on a envie de te souhaiter un joyeux anniversaire, mais tu le sens bien, c’est assez délicat. Bien sûr, en tant qu’ONG, on fera tout pour continuer à t’aider. En tant qu’individus, on restera impressionnés par ta capacité à rebondir, à t’adapter et à te débrouiller malgré tout.
Car nous en sommes certains, tu seras aussi fort et déterminé que tes parents, tes frères, tes sœurs, tes voisins. Mais ce qui nous pèse, Firas, c’est que ce que tu subis n’est pas une fatalité.
Ce fameux blocus est imposé par Israël, un pays partenaire de la France et de l’Union européenne. C’est une « punition collective », car il touche les civils, y compris les femmes, les enfants, indistinctement. Nos États ont signé des traités internationaux pour reconnaître que c’était illégal  : tu n’as pas à être délibérément sanctionné à cause du lieu où tu es né. Aucun argument sécuritaire ne peut justifier de te faire vivre cela. Et de toute façon, on sait depuis longtemps que la situation n’améliore la sécurité de personne : les guerres se multiplient, on ne constate aucun lien entre les échanges de tirs et l’intensité des contrôles, et la frustration qui grandit de part et d’autre n’est pas un gage de stabilité.

La France veut relancer un processus de paix entre Israéliens et Palestiniens, mais la Palestine c’est aussi Gaza. Comment envisager la paix sans respecter tes droits les plus basiques, Firas ? Sans respecter les droits d’un tiers des Palestiniens, encerclés militairement et bloqués dans ce petit territoire ?

Firas, il faut le reconnaître, tu n’existes pas. Tu n’es pas un enfant qui vient d’avoir un an à Gaza. Tu es la centaine de milliers d’enfants aujourd’hui enfermés à Gaza dont nous voulions parler. Aux Français, aux Européens, aux responsables politiques qui prévoient de négocier prochainement ton avenir. Parce qu’on aimerait qu’ils ne retiennent pas seulement les chiffres, mais qu’ils pensent aussi à toi.
Pour exiger, enfin, la reconstruction durable et la levée du blocus de Gaza.

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