Publié le 06.05.2016 • Mis à jour le 02.06.2016

Politique au Brésil, forte inquiétude de la société civile

Alors que le Sénat devrait voter le 10 mai 2016 l’éloignement de la Présidente Dilma Roussef, dans la perspective d’une destitution, les mouvements sociaux dont les partenaires du CCFD-Terre Solidaire craignent un recul social généralisé et la répression de la contestation citoyenne.

Le 17 avril 2016 restera pour de très nombreux Brésiliens la nuit au cours de laquelle leur pays s’est avancé en équilibre précaire sur la falaise du passé. Ce dimanche-là, les députés fédéraux, dans des relents remontés de la période de la dictature, se sont réunis en session extraordinaire pour se prononcer sur la validité de la procédure de destitution de la Présidente de la République Dilma Roussef — un impeachment. Cette sanction exceptionnelle, prévue par la Constitution dans le cas d’un « crime de responsabilité », a frappé en 1992 le Président Fernando Collor, convaincu de très lourds forfaits de corruption.

Pourtant, aucune charge de cette nature ne pèse contre la Présidente. L’opposition au Parti des travailleurs (PT, à gauche) – formation de Lula auquel « Dilma » a succédé en 2012 – a actionné la procédure d’impeachment sur l’accusation d’un « maquillage » des comptes publics (« pedaladas » en brésilien), supposé enjoliver son bilan dans le but d’aider à sa réélection, étroite, en 2014. De nombreux avis se sont exprimés pour dénoncer une manœuvre politicienne : cet artifice comptable, pour critiquable qu’il soit, est couramment utilisé par les gouvernements à l’échelon de la Fédération ou des États.

Il n’empêche, le recours à l’impeachment a été jugé valide par la Chambre des députés le 17 avril, au cours d’une séance surréelle retransmise en directe. Les « pro » l’ont emporté par plus de 70 % des votes – il fallait au moins les deux tiers – dans des invocations à leur famille, au nom du « futur du Brésil », de « Dieu », « contre la corruption », en dénigrant rageusement la personne de Dilma Roussef. Le fond de l’indignité est touché par le très réactionnaire Jaïr Bolsonaro, auteur d’un hommage appuyé à la dictature [1], dédiant son vote au sinistre colonel Ustra, le propre tortionnaire de Dilma Roussef, capturée alors qu’elle était entrée en résistance armée.

Pour suivre son cours, le processus devra être approuvé par une majorité simple par le Sénat le 10 mai prochain. La Présidente serait alors éloignée du pouvoir le temps qu’une enquête juge si les faits qui lui sont reprochés constituent bien un « crime de responsabilité ». Le cas échéant, le mandat de Dilma Roussef serait définitivement cassé en cas d’approbation ultime par le Sénat – à la majorité des deux tiers cette fois-ci – probablement à l’automne.

Le vice-président bientôt au pouvoir ?

L’opération politique s’est cristallisée début avril, quand la Chambre des députés – dont le gouvernement s’attachait déjà difficilement le soutien en raison de la faiblesse des alliances de Dilma Roussef – bascule nettement dans l’opposition. Le vice-président de la République Michel Temer, sonne la charge en dénouant une alliance gouvernementale scellée entre son parti (PMDB, centre-droit) et le PT depuis l’époque Lula.

Au Sénat, le rapport de force n’est pas non plus favorable à la Présidente. Il y a donc de sérieuses chances qu’elle cède le pouvoir, le 10 mai, au deuxième personnage de l’État : Michel Temer. Qui est lui dans le collimateur de la justice dans plusieurs affaires touchant à l’énorme scandale « Lava jato » de pots-de-vin autour de Petrobrás, la florissante compagnie pétrolière nationale.

De fait, c’est l’ensemble de ce théâtre politique qu’empeste une atmosphère d’indignité : à ce jour, 60 % des députés sont aux prises avec des affaires judiciaires, et au tout premier chef le propre Président de la Chambre Eduardo Cunha, à l’initiative de l’impeachment alors qu’il est accusé, entre autres, de corruption ainsi que de blanchiment et d’évasion de fonds [2]. La procédure visant Dilma Roussef est également activement soutenue par une partie du système judiciaire, notamment par la personne du très partial juge Sérgio Moro en charge du dossier « Lava jato », mais aussi par les grands entrepreneurs de São Paulo et les médias dominants, détenus par une demi-douzaine de puissantes familles.

Fortes inquiétudes de la société civile

Pour les mouvements sociaux progressistes et la gauche unanimes, pas de doute, c’est un « coup d’État contre la démocratie » qui est en marche. « Par la manipulation d’un mécanisme constitutionnel, on piétine le vote des 54 millions d’électeurs qui ont élu Dilma Roussef ! », s’élève Roberto Malvezzi, de la Commission Pastorale de la Terre à Brasília, partenaire du CCFD-Terre Solidaire.

L’inquiétude s’ancre dans des faits bien concrets. Michel Temer a déjà fait fuiter par anticipation des éléments d’un futur programme de gouvernement potentiel, et des ministres putatifs renchérissent, dans une sorte de catharsis de classe où surnage, dans un fort esprit de revanche, le projet d’entamer les acquis sociaux engrangés depuis le premier mandat de Lula (2003). Recul des droits travaillistes et de la protection sociale, fragilisation des minorités sociales, ethniques et sexuelles, perte de prérogatives du pouvoir judiciaire, etc. « On voit monter une vision réactionnaire, c’est une vraie régression qui se prépare ! », s’alarme Letícia Tura, directrice du bureau de Rio de la Fase – partenaire du CCFD-Terre Solidaire – engagé dans l’action sociale et éducationnelle dans tout le pays. L’armée a même offert ses services pour « le maintien de l’ordre » dans les campagnes, ravivant là encore la sinistre mémoire d’une dictature militaire dont le retour est explicitement appelé de ses vœux par une partie de l’opinion (environ 10 %).

Brésil, société fracturée : le mal semble fait, et durablement. Politiquement, les dés ne sont pas encore tout à fait jetés. Sans préjuger de l’ampleur de la mobilisation d’une grande partie de la société civile, qui refuse le retour vers le passé, reste l’hypothèse d’une élection présidentielle anticipée. Dilma Roussef, qui n’a « rien à se reprocher », refusait jusqu’à présent de démissionner. Ce geste de contrition pourrait cependant prendre l’allure d’un coup tactique : si le Brésil votait aujourd’hui, Lula l’emporterait ! Le vieux sage caracole actuellement en tête des sondages. Il avait quitté le pouvoir en 2010 avec un taux d’appréciation positive stratosphérique de 80 %, un cas unique dans les démocraties modernes.

Patrick Piro

[1qui a duré de 1964 à 1985

[2la Suisse a notamment révélé qu’il y possédait pour plusieurs millions de dollars de comptes cachés

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