Publié le 3 juin 2009

Un fléau pour les populations du Sud

Au niveau budgétaire, les montants sont tels qu’il s’agit d’un véritable enjeu de financement du développement. Si l’or des dictateurs fait l’objet de nombreuses légendes et estimations fantaisistes, l’étude approfondie du sujet confirme l’importance des sommes en jeu.

A titre d’exemple, Suharto et son clan ont pillé entre 15 à 35 milliards $ à l’Indonésie. Selon nos estimations, la restitution des avoirs volés par une trentaine de dirigeants au cours des dernières décennies pourrait représenter entre 105 et 180 milliards de dollars pour les pays du Sud, soit plusieurs fois ce qu’ils reçoivent chaque année au titre de l’aide des pays riches. Pour leur part, la Banque mondiale et les Nations unies estiment que ce sont entre 20 et 40 milliards de dollars qui, chaque année, fuient les pays en développement du fait de la corruption. A titre de comparaison, les PIB cumulés du Niger, du Burkina Faso, du Tchad et du Mali représentaient 22 milliards de dollars en 2006.

Pour certains pays, l’enjeu est colossal. Ainsi, on estime à 5 ou 6 milliards de dollars la fortune de Mobutu, président du Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo) de 1965 à 1997, qui a aussi légué à son pays une dette énorme de 13 milliards de dollars, laquelle a servi essentiellement à son enrichissement personnel et à des projets somptuaires, les fameux «  éléphants blancs ». Les montants sont astronomiques au regard du budget que le gouvernement congolais a prévu de consacrer en 2009 à la santé (41 millions de dollars) ou encore au développement rural (82 millions de dollars).

Du fait des sommes considérables qui manquent dans les caisses de l’Etat, ce sont des dépenses vitales qui ne peuvent pas être satisfaites. Ce sont, plus largement, la capacité d’intervention des Etats et les réserves monétaires des banques centrales qui s’en trouvent affaiblies. Le recours à l’endettement extérieur pour compenser cette fuite de capitaux n’a fait qu’accentuer la dépendance de nombreux pays en développement envers les bailleurs internationaux et, trop souvent, leur appauvrissement. La fuite des richesses rend également plus onéreux l’accès au crédit pour les entrepreneurs locaux, freinant ainsi le développement de l’économie.

Au niveau économique, l’impact de la corruption dépasse les montants des pots-de-vin ou des détournements, aussi élevés soient-ils. Derrière un dirigeant corrompu, ce sont les règles de passation des marchés publics, les conditions de négociation des contrats publics, ou encore l’octroi des concessions d’exploitation des sous-sols qui sont corrompus, au sens premier du terme. Les montants amassés par les dirigeants n’ont servi, bien souvent, qu’à huiler de tels mécanismes de captation des richesses, notamment par des entreprises et des banques étrangères : achat de projets inadaptés ou surfacturés, distribution de cadeaux fiscaux, privatisations bradées des entreprises nationales, contraction d’emprunts à taux usurier, pétrole et minerais concédés à vil prix...

In fine, les biens et avoirs mal acquis représentent peu, en volume, en comparaison du pillage auquel ils ont donné lieu. Et ce, nonobstant leurs effets destructeurs à long terme sur l’économie. Quand elle touche les dirigeants, la corruption tend en effet à s’ériger en système : par ruissellement, le trucage des transactions avec l’Etat devient la règle. La confiscation des marchés publics par une minorité corrompue a un effet d’éviction sur les entrepreneurs intègres. En faussant durablement les règles du jeu, la grande corruption laisse généralement derrière elle des structures économiques déliquescentes.

Au niveau politique, enfin, le pillage des richesses par les dirigeants et l’impunité dont ils jouissent annihilent toute possibilité de développement démocratique et de construction d’un Etat de droit. Les régimes ayant pratiqué la corruption et les détournements à grande échelle ont bâti leur domination sur le clientélisme, l’achat du silence, l’asservissement du système judiciaire et/ou l’oppression des opposants et des média, réduisant à néant l’espace du débat public.

En demandant la saisie et la restitution des biens et des avoirs mal acquis, les peuples spoliés demandent non seulement que justice leur soit rendue, mais aussi et surtout qu’un avenir démocratique soit possible. A contrario, continuer à laisser impuni l’enrichissement indu des responsables politiques sonnerait comme un sauf-conduit à tous les autocrates de la terre, voire un encouragement à la prébende.

Le scandale de la non-restitution

De Taïwan à Haïti, du Pérou au Gabon, de l’Indonésie aux Congo, nombreux sont celles et ceux qui demandent aujourd’hui, parfois au risque de leur vie, que leur soient restituées les richesses qui leur ont été volées. En février 2007, ce sont plus de 150 organisations et collectifs de la société civile africaine qui ont demandé au futur président français de : « saisir et restituer les biens mal acquis et les avoirs détournés par nos dirigeants et leurs complices. »

Le 1er janvier 2009, c’est le Cardinal camerounais Tumi qui, à l’occasion de la messe du Nouvel An, demandait « la fin de l’impunité » et « le retour dans les caisses de l’Etat des milliards volés ». En France, les milieux d’affaires aussi se sont ralliés à cette demande. En témoignent les propos tenus par Anthony Bouthelier, président délégué du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) : « les contribuables des pays riches n’acceptent plus de payer les frasques immobilières de potentats qui réclament en même temps des remises de dette. On ne peut plus attendre leur mort pour connaître leur fortune et la restituer à leur pays ».

Face à une aspiration aussi légitime, il serait trop aisé de montrer du doigt les seuls dictateurs. Bien sûr, il ne s’agit pas de les dédouaner, ni eux ni leur entourage, qui ont trahi et exploité leur propre peuple. Eux qui, dans certains cas, n’ont pas hésité à bâtir leur fortune sur le sang de leurs concitoyens. Et pourtant, pour nous Français, pour nous citoyens des pays riches, le scandale est peut-être ailleurs.

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