Noël contre la faim
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Publié le 3 juin 2008

“Les monocultures sont une menace pour les générations futures”

Entretien avec Alexandre Borscheid

Inquiet des conséquences de l’essor des monocultures sur l’agriculture familiale, Alexandre Borscheid, ingénieur agronome et expert au sein du Mouvement des Petits Agriculteurs (MPA) estime possible de concilier agriculture familiale et production d’agrocarburants.

Bien avant les émeutes de la faim, vous anticipiez la concurrence entre l’agriculture destinée à produire des aliments et celle orientée l’énergie. Cette menace est devenue réalité pour une partie de l’humanité. Aujourd’hui, quelle est votre analyse ?

Compte-tenu du modèle agricole et industriel adopté, les agrocarburants représentent effectivement un grand risque pour la production d’aliments dans le monde. Pas seulement à cause de l’occupation de terres agricoles, mais aussi à cause du risque qui pèse sur les systèmes de productions. Les monocultures qui se développent rapidement ne sont en effet pas durables à long terme. Leur production est très dépendante des engrais et des énergies fossiles. Elles détruisent les agro-écosystèmes traditionnels et l’équilibre environnemental et accélèrent le procesus de dégradation des sols. Outre le fait de ne pas produire d’aliments, ces monocultures entraînent d’un côté une plus grande concentration des terres et des richesses et de l’autre davantage de pauvreté et d’exclusion sociale, notamment à travers l’expulsion de petits exploitants de l’agriculture familiale. Et, surtout, ces monocultures constituent une menace de la capacité de production pour les générations futures.

Selon les partisans des agrocarburants, la production d’agrocarburants au Brésil à partir de la canne à sucre n’aurait pas de conséquences sur la production d’aliments pour le pays. Fondé sur le potentiel de terres cultivables, cet argument vous parait-il valide ?

C’est faux ! La réalité démontre déjà le contraire. D’innombrables surfaces de terres utilisées par le passé pour les pâturages, les vergers ou les productions de grains ont été remplacées par des monocultures de canne à sucre. La conséquence, c’est que l’agrobusiness a franchi de nouvelles frontières agricoles, principalement sur les écosystèmes naturels du “cerrado” (savane) et de la forêt amazonienne, qui constituent des biomasses fragiles et à haut risque de destruction environnementale.

Existe-t-il aujourd’hui, au Brésil, une bataille pour le marché et pour un modèle de production des agrocarburants ?

Oui. L’agrobusiness soutient que la production d’agrocarburants doit suivre le modèle de production de l’industrie qui se résume à l’existence de monocultures et de méga-usines de transformation aux capacités de production supérieures à 500 000 litres d’éthanol par jour. Ces entreprises dominent le marché et s’opposent à l’agriculture familiale.

Pour autant, vous soutenez que les agrocarburants peuvent représenter une alternative pour l’agriculture familiale...

Oui, à condition que cette culture réponde à plusieurs critères : produire la matière première à partir de systèmes diversifiés de production d’aliments et d’énergie en s’appuyant sur des principes de l’agroécologie. Cultiver prioritairement des espèces végétales pérènes, intégrer la production végétale et animale, s’organiser en coopératives pour intervenir sur l’ensemble de la chaîne de production, tant des aliments que des agrocarburants. De surcroît, les sites de production doivent appartenir aux acteurs de l’agriculture familiale regroupés en communautés rurales.

Comment concilier agriculture familiale et production d’agrocarburants ?

Il faut passer outre le préjugé qui laisse entendre que les agriculteurs familiaux ne sont pas capables de gérer un secteur agro-industriel. A travers leur organisation, les agriculteurs familiaux peuvent agir dans le secteur de l’agroindustrie, du moins si on leur en donne les oportunités. Deuxièmement, les agriculteurs familiaux possèdent des valeurs qui doivent être respectées, en particulier la relation à la terre et à la production d’aliments. Troisièmement, des politiques gouvernementales doivent être élaborées pour inciter à l’installation d’usines polyvalentes, capables de produire différents types d’agrocarburants à partir de différents types de matières premières.

C’est le sens de votre travail au sein de CooperBio ?

CooperBio est une coopérative regroupant des agriculteurs familiaux adhérents du Mouvement des Petits Agriculteurs (MPA) qui milite pour un développement local durable. A travers cette coopérative, nous développons effectivement un travail de production d’agrocarburants associé à la production d’aliments. Ce concept commence avec l’élevage, s’appuie sur une maximisation des productions, y compris en utilisant des résidus de produits destinés à l’agroindustrie. Dans le cas de la production de la canne à sucre par exemple, cette dernière est associée à d’autres cultures pour l’alimentation humaine comme le haricot, le manioc, les patates douces, les courges, etc... La canne à sucre est également utilisée pour la production animale puisque la pointe de la canne est utilisée dans l’alimentation de bovins destinés à la production de lait et de viande. Quand à la canne elle-même, outre l’éthanol, elle est à la base de nombreux produits dérivés comme la melasse, le sucre, la cachaça (sorte de rhum).

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