Un avenir sans faim

Publié le 4 janvier 2005

Réactions en chaîne

Bernard Njonga, Camerounais, Président de l’Acdic (Action citoyenne de défense des intérêts collectifs), engagée dans la campagne contre les importations de volailles congelées. Il est également le fondateur du Service d’appui aux initiatives locales de développement, le Saild, ainsi que La voix du paysan, journal d’information destiné au monde rural.

De 1994 à 2003, l’importation de poulets congelés au Cameroun est passée de
60 à 22 154 tonnes. Dans les centres urbains, les habitudes alimentaires
changent. Pour des citadins pauvres, ce poulet congelé importé a l’avantage
d’être moins cher, d’être présenté est plumé, découpé.

La croissance de ces importations a entraîné la disparition progressive de l’aviculture locale, du petit élevage mené de manière intensive par des
paysans qui prennent les poussins d’un jour, et de l’élevage traditionnel,
ce que l’on appelle en Europe le « poulet fermier ». Mais lorsque l’on parle
de petit élevage et de petits agriculteurs, il ne faut pas oublier que ce
sont des opérateurs économiques d’intégration importants. Dans un village en
milieu rural, les exploitations familiales, souvent très petites, qui ne
cultivent que le maïs ou le soja, et commercialisent leurs excédents pour
pouvoir subvenir à leurs besoins de santé, aux besoins de scolarisation des
enfants subissent indirectement le contrecoup de ces importations quand les
aviculteurs disparaissent ou voient leurs revenus diminuer. Autres victimes,
les planteurs de coton : le tourteau de coton sert dans l’alimentation des
poules. Ils perdent donc aussi des marchés. Et je pourrais parler du
tourteau d’arachide, du tourteau de palmiste. Toute une série d’acteurs de
la production sont donc touchés par ces importations.

À un deuxième niveau, il y a ceux qui achètent le poulet en gros dans les
campagnes pour pouvoir les revendre dans la ville. Ceux-là, bien évidemment,
sont aussi affectés. Il y a ces jeunes qui, autour des marchés, passent leur
temps à plumer les poules que les ménagères des grandes villes achètent, c’est leur métier. Ils se situent à la limite de la pauvreté, et luttent ainsi
pour ne pas tomber dans le chômage ou la délinquance. Je vous fais grâce des
autres emplois autour des provendiers, des usines qui font les poussins. On
estime ainsi à 110 000 le nombre d’emplois perdus annuellement du fait de
ces poulets congelés.

Sur le plan sanitaire, l’importation de ces poulets congelés est une
catastrophe. Quand vous voyez déjà les conditions dans lesquelles ces
poulets congelés sont tenus dans les chambres froides des commerçants.
Mélangés au poisson, au porc. Souvent en vrac dans des congélateurs ouverts
en permanence. Et quand vous imaginez les marchés africains avec le soleil,
la densité humaine.

Chacun veut se faire un petit métier, certains prennent un carton et
viennent étaler ça pour le vendre en tas. C’est là, à l’étalage. Parfois à
même le sol. Je me demande s’il faut encore que l’on parle de poulet congelé
dans ce cas-là.

Nous avons prélevé deux cents échantillons de poulet congelé dans six villes
du Cameroun. Dans ces échantillons, vous avez des lots de toutes les
parties, croupions, pattes, gésiers, ailes, prélevés dans les magasins qui
disposent de congélateurs et sur les étalages. À l’analyse, le Centre
Pasteur de Yaoundé affirme que 87 % des échantillons prélevés sur les
étalages et 80 % de ceux prélevés à l’intérieur des congélateurs sont
impropres à la consommation humaine. Ce qui veut dire que ma compatriote
ménagère qui va sur le marché, quand elle paye cinq cuisses de poulet
congelé, quatre d’entre elles sont bonnes pour la poubelle !

À moins que l’on ne considère aujourd’hui que le panier de la ménagère
constitue une poubelle. Mais c’est cette « poubelle » qui va aller sur la
table ! Et qui est à cette table ? Les enfants, toute la famille. Cette
consommation a des incidences directes sur la santé et donc une répercussion
tout aussi directe sur le pouvoir économique des populations. Car après
avoir mange ce poulet, il faut prendre le chemin du dispensaire avec les
plus jeunes. Et après le dispensaire, il faut aller en pharmacie avec les
ordonnances en main.

Autre aspect aussi que l’on oublie : je suis, en ce qui me concerne, d’origine Bamiléké. Dans ma culture, le gésier, c’est une partie noble du
poulet, contrairement à l’Europe où c’est la poitrine qui est la partie
noble. Dans ma région, c’est le gésier qui est la partie noble. Ce gésier
véhicule tout un ensemble de valeurs, de « marges » entre les adultes et les
jeunes. Marge de différence et marge de respect entre les adultes et les
jeunes. Et aujourd’hui, au Cameroun, on vous vend le gésier au kilo ! Ce
poulet congelé nous fait du mal dans beaucoup de domaines.

Propos recueillis par Patrick Chesnet

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