Publié le 9 janvier 2015

L’Eglise et la question environnementale

Par François Euvé, Jésuite, Rédacteur en chef de la revue Études

La transition écologique est devenue une grande cause mondiale. Il ne s’agit pas seulement de dégradation de l’environnement, d’appauvrissement des ressources naturelles ou de menace climatique, mais de la nécessité de changer de modèle de développement. Ce n’est pas un luxe de pays riches puisque les pays les plus pauvres risquent d’en souffrir d’autant plus qu’ils n’ont pas toujours les moyens de s’adapter aux nouvelles conditions de vie. Nous sommes tous embarqués dans un seul monde et nous sommes tous interdépendants. L’écologie est la prise de conscience de la finitude de ce monde..

« Le Seigneur Dieu prit l’homme
et le conduisit dans le jardin d’Éden
pour qu’il le travaille et le garde. »
Genèse 2,15

Depuis les années 1960, des communautés chrétiennes se sont engagées dans la réflexion et dans l’action. Les institutions catholiques n’ont pas toujours été à la pointe du combat, mais des raisons théologiques poussent à l’engagement.

La prise de conscience la plus significative est que le salut n’est pas hors-sol, il ne se joue pas en dehors du monde concret dans lequel nous vivons
. « Le salut définitif, que Dieu offre à toute l’humanité par son propre Fils, ne s’accomplit pas en dehors de ce monde » (Compendium de la doctrine sociale, 453).
Ceci est vrai au titre non seulement de la Création, mais aussi de l’incarnation de Dieu et de la résurrection de la chair. Le christianisme n’est pas la religion du « salut de l’âme » en dehors du corps.
On a longtemps compris cela comme une transformation de la nature dans la ligne de ce que permettait la technique moderne, le travail humain contribuant à la construction du Règne de Dieu (cf. l’oeuvre de Teilhard de Chardin).
Aujourd’hui, nous percevons mieux que poursuivre la Création passe par une attention plus grande aux autres créatures et une capacité d’émerveillement devant leur grande diversité, malheureusement souvent menacée par l’activité humaine.

L’apport biblique consiste d’abord à affirmer la bonté du créé. Ce que Dieu crée ne contient aucun mal. L’origine des choses est entièrement bonne. Cela contredit certes notre expérience trop commune du mal.
Mais la Bible affirme que le mal est entré dans le monde et, donc, qu’il n’est pas voué à y rester éternellement. Selon le Livre de la Sagesse, « les semences de l’être sont salutaires » (1,14).
Si la nature peut sembler parfois menaçante à l’égard de l’homme (les catastrophes naturelles, les épidémies), elle n’est pas radicalement mauvaise.
Cela soutient l’espérance que les forces de mort ne l’emporteront pas en dernière instance.

Le fait que le monde ne soit pas bon indique qu’il est en développement, en genèse. La Bible ne nous invite pas à rêver à un âge d’or perdu, un paradis terrestre qui aurait existé autrefois, avant l’humanité. La paléontologie nous apprend d’ailleurs que le vivant est en perpétuelle évolution, qu’il se transforme en permanence. Cette transformation peut être vue comme la recherche tâtonnante d’un mieux-être. Par son action, l’humanité peut entraver cette quête, mais elle peut aussi l’accompagner, voire la diriger.

Soumettre et dominer ?

Parmi les créatures, seule l’humanité, hommes et femmes, est dite créée « à l’image de Dieu » (Genèse 1,26). L’humain a un rôle propre à exercer au sein du monde naturel.
Le texte biblique emploie deux verbes qui ont fait couler beaucoup d’encre :
« soumettre » et « dominer » (Genèse 1,28). Cela ne veut pas dire que Dieu invite l’homme à exploiter violemment une nature dont il serait comme le « maître et possesseur »
(Descartes, Discours de la méthode). Soumettre ne signifie pas dévorer. Ces mots doivent être compris dans le sens des images qui viendront plus loin dans le texte, celle du jardinier (garder et cultiver le jardin : pas seulement le garder, mais aussi le cultiver !) et celle du berger. Le « bon berger » prend soin de son troupeau, comme le rappelle le prophète Ézéchiel.

D’autres textes bibliques, comme le Psaume 104 et le livre de Job, placent d’ailleurs l’humanité en position moins dominante que le livre de la Genèse.

C’est – soit dit en passant – prendre la Bible dans son ensemble… Cela souligne la solidarité profonde des créatures, que la réflexion écologique nous fait mieux percevoir.
On n’a pas toujours remarqué que la première nourriture de l’humanité, selon la Genèse, était végétarienne et que les animaux n’avaient pas le même régime alimentaire qu’elle (Genèse 1,29-30).
L’auteur du texte a certainement conscience qu’il s’agit d’une utopie. Mais elle attire l’attention sur le fait que se nourrir suppose le respect de la vie.

Faire réussir la Création !

On peut souligner une dernière idée. L’insistance sur la notion de création signifie que le monde n’est pas un système inerte, une mécanique qu’il suffirait d’entretenir, une horloge comme le disait Voltaire.
Sa nature irait plutôt du côté de la vie, qui se renouvelle sans cesse. Cela doit susciter l’admiration devant le miracle de la vie, que nous ressentons en particulier face à toute naissance.
« Le Seigneur Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin d’Éden pour qu’il le travaille et le garde. » Genèse 2,15
Il ne s’agit pas tant de conserver les choses en l’état (identifier l’écologie à la conservation est un peu court) que de permettre à cette créativité de se poursuivre. Benoît XVI parle d’un devoir de « laisser la terre aux nouvelles générations dans un état tel qu’elles puissent elles aussi l’habiter décemment et continuer à la cultiver » (Caritas in veritate, § 50). Il revient aux créatures la tâche de « faire réussir » la Création, selon l’expression du théologien Antoine Delzant.
La créativité n’est pas le monopole de Dieu. La créature humaine est invitée à devenir à son tour créatrice. Mais pas elle seulement. Pourquoi les autres créatures ne pourraient-elles pas, à leur tour, s’inscrire dans ce grand mouvement de (re)génération ? Dans cette perspective, elles ne sont pas seulement des « choses » à disposition de l’homme.
Elles bénéficient, à leur mesure, d’une capacité créatrice.
S’il y a conservation, ce serait plutôt celle de la capacité créatrice. Préserver la biodiversité n’est pas seulement utile ou esthétique ; c’est reconnaître que la grande multiplicité des êtres est favorable à la Création. Cela suppose de savoir limiter son action.

Dieu peut tout faire, certes. Il est tout-puissant. Mais il décide de ne pas faire, de ne pas exercer sa toute-puissance au détriment des autres êtres. Le couronnement de son acte créateur, selon la Genèse est le septième jour, le « sabbat ». Dieu « arrête » son œuvre créatrice. Ce n’est pas par fatigue ! Mais c’est le signe qu’il permet alors à d’autres instances de poursuivre son œuvre, chacune à sa place.
Le chapitre 11 du livre d’Isaïe présente un tableau de l’état du monde créé à la fin des temps. Tel est le dessein de Dieu : toutes les créatures sont réconciliées entre elles. L’image est célèbre : le loup et l’agneau ont le même pâturage. Vision là encore utopique. Mais elle exprime bien une extension cosmique de la communion des saints.
De même que la violence entre les humains aura disparu dans le Royaume de Dieu, elle ne régnera plus entre les créatures. Le salut est l’alliance entre Dieu et l’ensemble des créatures.
Cela est encore loin, mais des signes existent d’une réconciliation anticipée. Saurons-nous les percevoir ?

• Lire aussi :
– François Euvé : « Principes d’une écologie chrétienne », Études, avril 2012.
– Documents d’Église : Compendium de la doctrine sociale ;
Benoît XVI, Caritas in veritate (48-51) ; Conférence des évêques de France, Enjeux et défis écologiques pour l’avenir, 2012.

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