Noël contre la faim

Publié le 13 août 2013

Un coureur à pied en concurrence avec un pilote de formule 1

Un agronome livre sa vision du modèle agricole

L’ingénieur agronome Marc Dufumier, professeur émérite à l’école AgroParisTech, porte un regard acéré sur les raisons de l’échec du modèle agro-alimentaire mondial.

Le titre de votre dernier livre, Famine au Sud, malbouffe au Nord, résume de façon lapidaire la situation agricole et alimentaire mondiale. Comment en est-on arrivé là ?

Marc Dufumier : La question de la faim est une question de pauvreté plus que d’indisponibilité alimentaire. Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, on produit l’équivalent de 330 kg de céréale par habitant et par an. Pour pouvoir nourrir correctement la population, il suffit de 200 kg. Si des gens ont faim en grand nombre dans les pays du Sud, c’est qu’ils sont trop pauvres. Les écarts de pauvreté dans le monde sont à l’origine de la faim. Les 130 kg excédentaires vont vers le gaspillage, la surconsommation de viande et les agrocarburants.
Qui sont ces pauvres qui ont faim ?
Aux deux tiers, il s’agit d’agriculteurs du Sud qui ne parviennent pas à dégager des revenus suffisants pour s’équiper et produire davantage. Le dernier tiers est constitué de gens dont les parents étaient agriculteurs et qui ont été contraints de rejoindre les bidonvilles des mégapoles. L’origine de la pauvreté de ces paysans tient au fait qu’ils ne parviennent pas à être compétitifs. La responsable est l’agriculture du Nord, avec son très haut niveau de motomécanisation et de chimisation, qui exporte des produits vers les pays du Sud, là où la paysannerie travaille encore à la main. Entre les deux, il y a un rapport de productivité du travail de 1 à 200. C’est comme
si on mettait un coureur à pied en concurrence avec un pilote de Formule 1.

Écosystèmes fragilisés

Quant à la malbouffe chez nous, trois causes essentielles l’expliquent dans les modes de production de notre agriculture. La première raison est que l’agro-industrie exige des produits standard de la part des agriculteurs. La deuxième est que ceux-ci ne disposent plus aujourd’hui que d’un très faible nombre de variétés végétales et de races animales. En troisième lieu, les agriculteurs du Nord ont investi massivement, se sont endettés et ont entraîné ainsi une spécialisation exagérée de toute l’agriculture. Il s’en suit des écosystèmes fragilisés. Résultat : en Bretagne, le bétail n’est pas élevé sur la paille car il n’y en a plus. Les animaux produisent du purin qui pollue les eaux et fertilise les algues vertes du littoral breton. Dans le Bassin parisien, il n’y a plus d’élevage donc plus de fumier. On est obligé d’y fertiliser le blé avec des engrais azotés de synthèse dont la production exige des importations de gaz naturel russe ou norvégien.

Qui est responsable de cet état de fait ?

M.D. : Tout un système est en cause. Il fonctionne parce que le politique le soutient. La politique du libreéchange de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) au niveau international et la PAC (Politique agricole commune) à l’échelle européenne ont une large part de responsabilité.
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la PAC a protégé nos agriculteurs grâce à des droits de douane à l’importation de blé nord-américain. Ce type de politique appliquée à des produits stratégiques s’est révélée d’une redoutable efficacité. La France puis l’Europe sont devenues excédentaires. À ce moment-là, nous avons commis l’erreur de subventionner nos exportations pour maintenir le revenu de nos agriculteurs. Nous avons fait ainsi un très grand tort aux pays du Sud. Dans la course entre le pilote de Formule 1 et le coureur à pied, ce dumping revenait à mettre une peau de banane sous le pied du coureur à pied.

Du soja brésilien pour nos cochons

Nous aurions pu être beaucoup plus raisonnables : renoncer au dumping et appliquer des quotas aux produits devenus excédentaires. Les terres libérées auraient été consacrées à la culture de légumineuses, capables de fixer l’azote de l’air et de fournir des protéines végétales pour l’alimentation. En échange de notre renoncement, nous aurions demandé l’instauration de droits de douane à l’importation de soja en provenance des États-Unis, du Brésil et de l’Argentine. Ce qui serait revenu à demander le droit à produire sur le sol français des protéines françaises et non de les importer.
Au Brésil, mes interlocuteurs me disent qu’ils ne sont pas fiers de produire du soja pour nourrir nos cochons, nos volailles et nos ruminants alors que chez eux des gens ont faim. Les pays pauvres ne souhaitent pas être concurrencés par nos surproduits. Ils veulent que les agriculteurs aient un prix rémunérateur qui leur permette d’épargner, d’investir et de bâtir leur propre agriculture vivrière. Les paysanneries ont le droit de nourrir par elles-mêmes leur peuple sans dépendre de l’étranger, c’est-à-dire de construire leur sécurité alimentaire par la souveraineté alimentaire.

Est-il possible de nourrir toute la planète – 9 milliards de personnes en 2050 – avec ce nouveau modèle d’agriculture ?

M.D. : À l’échelle globale, le défi n’est pas seulement de nourrir une population croissante, il est aussi de la nourrir mieux. Chez nous, cela passe par l’absence d’hormones dans le lait, d’antibiotiques dans la viande ou de dioxine dans le poulet. Dans les pays du Sud, il s’agit d’avoir enfin accès à un peu de viande, un peu de lait et quelques œufs. Il faut se préparer à plus que doubler la production végétale mondiale d’ici 2050, pour assurer l’alimentation d’une population croissante et faire en sorte qu’une part croissante de cette population puisse avoir accès à quelques protéines animales.

Un usage intensif de l’énergie solaire

Comment faire ? Première proposition : que pas un rayon du soleil ne tombe à terre.
La plante transforme l’énergie solaire en énergie alimentaire : c’est la photosynthèse. Je propose qu’on fasse un usage intensif de la ressource naturelle renouvelable qu’est l’énergie solaire laquelle, première bonne nouvelle, est inépuisable. Cela passe par des cultures associées dans un même espace et dans une période de l’année la plus longue possible.
Ensuite, il faut aider les plantes à prendre le gaz carbonique de l’air afin qu’elles fixent du carbone pour la fabrication de calories alimentaires. Deuxième bonne nouvelle, en faisant cela, on résout en partie le problème d’une ressource, le CO², aujourd’hui pléthorique. Pour que cet échange ait lieu, il faut que les plantes transpirent en étant suffisamment alimentées en eau. Au lieu de ruisseler, l’eau doit s’infiltrer dans le sol, ce que permet la couverture végétale.
Les plantes ont aussi besoin de protéines, fournies par l’azote. On le trouve dans les plantes de la famille des légumineuses qui ont la faculté de le capter dans l’air. Troisième bonne nouvelle : présent à 80 % dans l’air, l’azote est également inépuisable.
Nous avons aussi besoin dans l’alimentation d’éléments minéraux, comme le phosphore dont la ressource se raréfie. On trouve du phosphore en sous-sol parmi les éléments minéraux libérés par la roche-mère. Les arbres sont capables de le puiser grâce à leur enracinement profond.
Ainsi, nous allons planter de l’acacia albida au Niger. On sait que le rendement de mil et de sorgho sous un parc arboré d’acacias albida est 2,5 fois supérieur à ce qu’il est ailleurs. En quinze ou vingt ans, le temps que ces arbres arrivent à maturité, on multipliera ainsi les rendements par 2,5 dans un pays qui souffre aujourd’hui cruellement de la faim.
Je parle ici d’une agriculture intensément écologique, c’est-à-dire qu’elle fait un usage intensif de ressources naturelles renouvelables ou pléthoriques. C’est par cette agriculture qu’il sera possible de multiplier les rendements dans les pays du Sud.
Cela suppose que le politique prenne l’affaire en main et décide de promouvoir l’agriculture familiale de taille moyenne : celle où l’on a les moyens d’épargner, d’investir, de s’équiper et de laisser le temps aux arbres de pousser.

Propos recueillis par Jean-Paul Rivière

La souveraineté alimentaire : pilier de toute action contre la faim
Dans son texte de référence 2012 sur la souveraineté alimentaire, le CCFD-Terre Solidaire explique : « Dès l’origine, la vocation du CCFD-Terre Solidaire a été de lutter contre la faim, la pauvreté et la misère. L’association a conçu la lutte contre la faim comme l’action sur les causes. Aujourd’hui, elle reprend à son compte la notion de "souveraineté alimentaire" comme le pilier de toute action contre la faim. (…)
Le CCFD-Terre Solidaire défend le droit à l’alimentation dans le cadre de son positionnement sur la souveraineté alimentaire. Il s’est engagé dans son rapport d’orientation 2008-2012 à promouvoir "des règles commerciales justes et des politiques agricoles en faveur des agricultures familiales et durables", ainsi que des modes de production durables destinés en premier lieu à l’alimentation.
Pour l’association, les cultures vivrières et l’agriculture familiale de petite échelle doivent être protégées, du fait de leur plus grande efficacité économique, sociale, environnementale, et surtout pour la sécurité alimentaire, comparée au modèle agro-industriel.
(…)
La souveraineté alimentaire découle du droit des peuples à définir leurs propres politiques agricoles et alimentaires sans "dumping" vers les autres pays. Elle encourage, au niveau local, le maintien d’une agriculture de proximité destinée en priorité, à alimenter les marchés locaux, régionaux et nationaux. Elle privilégie des techniques agricoles promouvant l’autonomie des paysans et un plus grand respect de l’environnement. (…) »

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