CCFD-Terre Solidaire

Publié le 3 juillet 2010

Aujourd’hui, quelle est la situation politique au Cameroun ?

Paris, le 24 aout 2010

En 2008, deux événements majeurs se sont produits au Cameroun : une explosion sociale en février et la modification de la constitution permettant un nouveau mandat au Président Paul Biya aujourd’hui âgé de 73 ans. Deux événements bien sûr liés.

Selon le rapport publié par l’Observatoire des Droits de l’Homme au Cameroun en février 2009 [1], « le Cameroun a été le théâtre de violentes manifestations sociales que les observateurs ont appelé « les émeutes de la faim ». À la différence d’autres pays africains qui ont connu le même type d’évènements (Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina-Faso...), c’est un facteur politique-le projet de modification constitutionnelle, perçu comme une perspective de prolongement de la mauvaise gouvernance du régime du président Paul Biya-qui, conjugué avec la hausse des prix des carburants et des denrées alimentaires, a servi de déclencheur au soulèvement populaire. »

La modification de la constitution vient rompre de manière unilatérale avec celle de 1996, issu des accords de la Tripartite tenue à Yaoundé en 1991 [1a], aujourd’hui remise en cause. Les débats sur la réélection du président Paul Biya alimentent les médias et occupent la place publique. Malgré son âge, de nombreux observateurs sont convaincus que le président en place se représentera pour gagner face à une opposition très affaiblie, voire de connivence. Cependant, certains estiment que le président ne pourra pas aller jusqu’au bout de son septennat et qu’il désignera alors un dauphin pour assurer la stabilité du pays, en évitant ainsi de déclencher des élections à risque. L’hypothèse d’une passation de pouvoir à un membre de la famille est de moins en moins envisagée au sein du microcosme politico-médiatique.

Toute la vie politique actuelle est donc dominée par la question de la succession à la tête de l’État. « L’atmosphère est à la fin de règne et des querelles intestines. Des batailles épiques pour la succession du Président ont été engagées. Les clans se dessinent. Les uns et les autres s’épient et se marquent à la culotte. Tous les coups sont permis. L’Opération Épervier, destinée à assainir la gestion de la chose publique a très vite été dévoyée et détourné de sa mission fondamentale pour devenir un instrument d’élimination des concurrents politiques [2] ».

Mais d’autres scénarios sont envisagés par les observateurs de la vie politique camerounaise. A coté de celui d’une transition plus ou moins apaisé, basée sur la réélection du Président Paul Biya et le passage du pouvoir à un dauphin ; un autre scénario plus inquiétant, est celui de l’éclatement du régime en place suite au décès du chef de l’État. « La succession intervient après l’explosion clientéliste et communautariste de l’appareil dirigeant, appareil incapable dans ces conditions de se mettre rapidement et pacifiquement d’accord autour d’un nouveau chef présidentiel. Dans ce scénario, des éléments de la base sociale sont instrumentalisés et mobilisés par les différents segments rivaux de l’appareil dirigeant. La dynamique considérée d’explosion s’inscrit dans une radicalisation violente des guerres de palais et aboutit à une mise en question manipulatrice des distinctions classiques pouvoir/opposition [3] ».

Le 3ème scenario, beaucoup moins crédible mais également cité par les observateurs est la prise de pouvoir par une alliance politique et militaire avec un appui financier de la diaspora. Il s’agirait d’acteurs politiques, militaires et économiques qui ont quitté le pays récemment et qui seraient très actifs à l’étranger. Beaucoup d’acteurs du régime, fragilisés par l’Opération Épervier, pourraient être séduits par une intervention militaire.

Présente dans les années 90, la question ethnique ne semble pas inquiéter les observateurs ni les partenaires du CCFD-Terre Solidaire. Cependant, il est clair qu’aujourd’hui la question sociale occupe une place centrale et inquiétante. Les tensions sont de plus en plus fortes et n’ont aucun canal d’expression politique ou syndicale. Assistera-t-on au même scénario qu’en 2008 ? Tout particulièrement lorsque l’État répond aux revendications sociales par un déploiement policier quelque peu disproportionné.

En vue des prochaines élections présidentielles, le gouvernement met en œuvre des moyens répressifs pour contenir le pays : renforcement spectaculaire d’une Unité spéciale d’intervention, pressions sur les médias et les journalistes [4]... Alors, quels sont les enjeux pour l’avenir du Cameroun, alors que l’opposition politique est incapable de présenter un candidat ? C’est pourquoi beaucoup ne croient pas à l’alternance présidentielle ni au changement.

Bruno Angsthelm,
Chargé de mission Afrique
au CCFD-Terre Solidaire

[1] Avec un financement PCPA/CCFD
[1a] Rencontre Tripartite à Yaoundé qui a rassemblé 300 représentants des partis politiques, des pouvoirs publics et personnalités indépendantes pour trouver un accord de sortie de crise en 1991 et instaurer les conditions de la démocratisation du Cameroun
[2] Extrait d’un texte de Jean-Bosco Talla, journaliste camerounais
[3] Scénario détaillé par M.O.Nguini, sociopolitiste Fondation Paul Angoela
[4] Un journaliste est décédé en prison mi-avril 2010.

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