Publié le 21.02.2007 • Mis à jour le 29.06.2012

Le point sur la situation en Guinée

19 février 2007 Note rédigée par le service Afrique du CCFD

Mots-clés :

La Guinée, déliquescence de l’Etat et dérive économique

Depuis le décès du dictateur Sékou Touré en 1984, la Guinée subit un régime autocratique sous couvert de démocratie et de multipartisme. L’armée y est très puissante et possède de nombreuses richesses, terres, titres etc. Le gouvernement gère le territoire en prédateur et s’avère un des plus corrompus au monde. Il existe de fait un quasi monopole de certains proches de l’Etat sur des activités d’import export soutenus par toutes sortes de subventions et exemptions fiscales. L’opposition existe mais elle est faible, réprimée et divisée.

La mal gouvernance a entraîné une grave crise économique depuis 2002 : la dette du Trésor à l’égard de la Banque Centrale est passé de 62 millions de dollars en 1996 à 500 millions de dollars en 2204, vidant ainsi peu à peu les réserves de celles-ci. Le Franc Guinéen est passé de 2000 FG pour 1 $ en 2001 à 6 000 FG aujourd’hui. L’inflation, de 27% en 2006, a rendu le panier de la ménagère hors de prix. Le salaire d’un instituteur permet juste de payer un sac de riz .Et un guinéen sur deux vit avec moins de 1 $ par jour.
Dans le même temps une mauvaise gestion de l’énergie a obligé à rationner l’électricité, qui est suspendue en journée et par quartiers sur des périodes de 15 jours, paralysant largement l’activité économique.

Diplomatie internationale

La Guinée est assez courtisée par les pays développés en raison de ses énormes richesses minières. Mais le président Lansana Conté cultive une certaine indifférence vis à vis des affaires étrangères, y compris avec ses partenaires. Il voyage peu et reçoit avec une certaine hauteur les chefs d’état étrangers. Pour mémoire en 1999 la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright, François Mitterand en 1986, Jacques Chirac en 1999. Bonnes relations avec la Malaisie qui gère aujourd’hui les télécommunications guinéennes, l’Ukraine un de ses principaux fournisseurs en équipements militaires et la Chine qui a obtenu plusieurs contrats publiques. Les américains sont aussi très présents.
Vis à vis de ses voisins immédiats, Lansana Conté a réussi à ne pas sombrer dans la tourmente qui a entraîné la Libéria, la Sierra Léone et la Côte d’Ivoire, mais non sans y avoir joué sa partie. Vouant une grande animosité à Charles Taylor, il a soutenu successivement l’ULIMO et le LURD, la contre rébellion libérienne qui aura raison de celui-ci. Il accueillera plus d’un millions de réfugiés de ces deux pays sur son territoire. Pour la Cote d’Ivoire, après avoir un moment fourni Laurent Gbagbo en matière d’équipements militaires, il s’est tenu à l’écart du conflit depuis les événements de novembre 2005.

L’année 2006, une année de fin de règne en prélude aux événements

En décembre 2003, le général président Lansana Conté a été réélu pour un troisième mandat après changement de la constitution.
Atteint d’un sévère diabète et d’une leucémie, il semble avoir perdu une grande partie de ses facultés et passe beaucoup plus de temps dans son village Wawa qu’au Palais.
En avril 2006 il limoge son premier ministre et ne le remplace pas.

L’ absence du chef de l’Etat a laissé le champ libre tout au long de l’année 2006 à une sorte de querelle de succession entre divers hommes forts du régime :

  • Mamadou Scylla, à la tête du patronat, puissant homme d’affaires qui dirige le groupe tentaculaire Futurelec.
  • Fodé Bangoura, ministre chargé des affaires présidentielles
  • Aboubacar Somparé, président de l’Assemblée Nationale et dauphin constitutionnel
  • Cellou Dalein Diallo ex premier ministre, limogé en avril 2006.
  • Kerfalla camara, le chef d’état major des armées,

Ainsi dès juillet, après des années de silence, le remboursement d’une dette vis-à-vis de l’Etat est réclamé au patron des patrons Mamadou scylla, bientôt suivi d’une réclamation concernant une dette vis-à-vis à de la Banque Centrale. Une procédure de justice démarre, l’homme se voir interdit de sortie de territoire et est finalement arrêté en décembre. Cette décision est saluée à l’unanimité par la société civile. Mais très rapidement Lansana Conté fait la démarche d’aller en personne le libérer à la prison centrale de Conakry. Dès lors les syndicats décident d’agir.

Les événements :

- le 10 janvier, les syndicats lancent un mot d’ordre de grève générale et présentent une série de revendications précises au chef de l’Etat, notamment la nomination d’un premier ministre compétent, non entaché d’affaires, en charge de former un gouvernement de large consensus. Il lui propose ainsi « de préparer sa retraite afin de mieux ménager sa santé ». Avec des menaces de morts non voilés Lansana Conté refuse par trois fois.

  • La grève est largement suivie tant dans le public que dans le privé, y compris les banques et l’industrie minière. Les commerces restent fermés.
    - A partir du 17 janvier des manifestations ont lieu un peu partout dans le pays. Dans plusieurs villes de l’intérieur, la population s’en prend aux représentants du régime, préfectures etc…Et le 22 janvier les mouvements sont férocement réprimés, causant la mort de 60 personnes et environ 200 blessés. Est incriminé le fils du chef de l’Etat, Ousmane Conté, qui aura agi avec la garde républicaine et sans l’aval des forces armées. Les dirigeants du mouvement syndical, Rabiatou Sérah et Ibrahima Fofanah sont arrêtés et molestés. La bourse du travail est saccagée.
    - Le 23 janvier, grâce à l’intervention de la première dame du pays, Henriette Conté, le dialogue reprend entre le chef de l’Etat et les dirigeants du mouvement, tant syndicats que organisations de la société civile. Le 27 janvier, il signe un accord sur la majorité des points. Le mouvement de grève est alors suspendu.
    - L’annonce le 9 février de la nomination d’Eugène Camara, un proche du président anciennement ministres des affaires présidentielles et qui ne correspond en rien aux critères définis, met le feu aux poudres. Le mouvement décide de reprendre la grève à partir du lundi 12 février et demande la démission du chef de l’Etat.
  • Le gouvernement répond à cette annonce en proclamant l’Etat de siège sur toute l’étendue du pays assorti de mesures drastiques : couvre feu 20h sur 24, mise en place d’un dispositif de sécurité dans les principales villes, autorisation donnée à l’armée de réprimer les manifestants, suspension de la presse libre.
    - Dès le lundi des affrontements entre forces de l’ordre et militants dans la rue entraînent la mort de 18 personnes à Conakry et 4 à Labé. Des bureaux de presse sont saccagés, des personnes arrêtées et torturées. A l’inverse certains citoyens se livrent à des pillages.
    - Depuis la semaine du 12 au 18, le couvre feu sera allégé, notamment pour les travailleurs des entreprises publics et mixtes. Mais le pays reste en état de crise, les vols aériens suspendus, un climat de terreur avec de nombreuses arrestations. L’armée semble aussi se fissurer, en raison de clivages internes. Le gouvernement fait appel à des mercenaires libériens pour aider au rétablissement de l’ordre.
    - Durant la semaine du 12 au 18 février, la communauté internationale appelle à la suspension de l’Etat de siège, à la reprise du dialogue entre syndicalistes et gouvernement et à l’application des accords du 27 janvier. Une timide tentative de reprise de dialogue apparaît alors, mais le mouvement exige la suspension de l’état de siège avant de rencontrer le chef de l’Etat.

Forces en présence et perspectives :

Les partis politiques. : Hormis le PUP, le parti au pouvoir, dont nous avons nommé plus haut les hommes forts, il existe trois partis d’opposition dont certains sont surtout construits sur des bases ethniques.

  • Rassemblement du Peuple de Guinée de Alpha Condé.
  • Union des Forces démocratiques de Guinée de Mamadou Bâ
  • Union des Forces Républicaines de SydiaTouré,
    Ce dernier fait clairement figure d’envergure et son nom avait été cité parmi les premiers ministres possibles suivant les accords du 27 janvier.

Du côté des forces armées, il y a de nombreux clivages ethniques et générationnels. Trois généraux prétendent à la succession. Kerfala Camara est celui dont l’influence est la plus forte, mais il est âgé. Son adjoint Ousmane Camara pourrait être bien placé, et avait été un temps présenté comme fils adoptif de Conté, mais sa base d’origine maninka comme lui, a été fragilisée par une série de purges. Bailo Diallo Diallo en tant qu’instructeur à l’académie militaire pourrait surprendre par les soutiens qu’il pourrait rassembler, car il connaît chaque officier.

Parrallèlement à l’armée régulière, il existe plusieurs unités spéciales : la garde présidentielle forte de 400 hommes, les bérets rouges et les rangers qui gardent les frontières. Ces derniers ont été entraînés pour une partie d’entre eux par les américains et les autres par les chinois. Ils sont majoritairement de l’ethnie du président et très loyaux.

Pour l’avenir, le scénario le plus optimiste serait un revirement du chef de l’Etat dans son attitude, qui accepterait de rétrograder dans son escalade autoritariste et d’appliquer les accords du 27 janvier. Ceci supposerait effectivement la levée de l’Etat de siège, le retour aux casernes de l’armée, la nomination d’un premier ministre de consensus.

Mais le plus probable serait un coup d’Etat militaire. Toutefois l’armée étant très divisée et attachée à ses prérogatives financières, on imagine mal une issue sereine tel que le Mali qui a vu l’armée rendre le pouvoir aux civils après l’organisation d’élections. Loin de calmer le jeu, un coup d’Etat militaire pourrait ainsi entraîner d’autres prises de pouvoir abusives, plongeant la Guinée dans le chaos.

Service Afrique / CCFD

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