CCFD-Terre Solidaire

Publié le 23 octobre 2012

Témoignage de Mgr Delannoy, évêque de Saint-Denis dans la région des Grands lacs

"Un seul homme peut déclencher la guerre mais il faut-être deux pour faire la paix" (Proverbe africain). A la rencontre des acteurs de paix lors d’un voyage d’immersion du CCFD-Terre Solidaire dans la région des grands lacs africains en juillet 2012.

Après huit heures de vol nous atterrissons à Kigali, capitale du Rwanda. Notre groupe comprend une vingtaine de personnes, dont seize délégués du CCFD-Terre Solidaire des huit diocèses de la région parisienne. Voilà déjà plusieurs mois que nous préparons notre voyage d’immersion dans la région des grands lacs africains. Durant quinze jours nous voulons nous immerger dans trois pays limitrophes des lacs Kivu et Tanganyika : le Rwanda, le Burundi et la République Démocratique du Congo (dont nous ne verrons qu’une infime partie). Ce voyage est bien un "voyage d’immersion", car il s’agit de "plonger" dans un monde que nous connaissons peu ou pas. Fort heureusement ce voyage a été préparé en collaboration avec les partenaires locaux du CCFD-Terre Solidaire qui, tout au long de notre immersion seront là pour nous guider et surtout, nous partager leurs actions dans les domaines de la souveraineté alimentaire ou de l’éducation à la paix. Pour faciliter les contacts, notre groupe se scindera en deux et c’est donc plus particulièrement la thématique de l’éducation à la paix, à la réconciliation et à la citoyenneté que je découvrirai au fil des jours.

Chacun a encore en mémoire les conflits et violences qui ont marqué ou marquent encore ces trois pays visités. Le Burundi qui, de 1993 à 2002, traverse une décennie de guerre civile, la République Démocratique du Congo où les affrontements armés sont toujours présents, notamment dans la région très convoitée du Kivu, le Rwanda marqué en profondeur par le génocide de 1994. La visite émouvante du mémorial de Gisozi nous rappellera ce moment effroyable d’affrontement entre Hutus et Tutsis où huit cent mille à un million de personnes ont trouvé la mort. Que faire pour que de telles horreurs ne se reproduisent jamais ? Que faire pour qu’il soit possible à nouveau de vivre ensemble ? Que faire pour enrayer le cycle des violences et de la guerre ? Nous avons rencontré plusieurs associations, qui avec le soutien du CCFD-Terre Solidaire, essaient d’apporter des réponses à ces questions. Qu’elles soient présentes au Rwanda, en République Démocratique du Congo, ou au Rwanda elles ont pour but d’éduquer au respect et à la paix par un long travail d’éducation et de réconciliation. Ainsi, au Rwanda, depuis douze ans, l’association "UMUSEKE" forme des enseignants et des responsables des guides et scouts pour qu’ils apprennent aux enfants et aux jeunes à dépasser les jugements et réactions qui reposent sur l’apparence ou l’appartenance ethnique. Nous avons pu apprécier la qualité de la pédagogie mise en œuvre en partageant la vie d’une école le temps d’une demi-journée. Au Congo, c’est l’association "REJA" qui, depuis 11 ans, travaille avec plus de 160 organisations de jeunes. Le temps d’un après-midi, nous voyons de jeunes adolescents sensibiliser leurs camarades à l’importance de partager les tâches ménagères au sein du couple pour l’équilibre de celui-ci et l’harmonie de la vie familiale. Travailler à la paix c’est aussi cela ! Nous apprécions la qualité, l’humour et la pertinence de leurs sketchs même si nous ne comprenons pas la langue locale, le swahili ! Au Burundi, c’est un Club de Paix qui nous explique un processus de réconciliation entre Hutus et Tutsis qui participaient à la même messe mais… chacun de leur côté. Il n’a pas fallu moins de trois jours de débats pour faire la vérité sur les questions qui les divisaient et débuter un rapprochement entre ces deux groupes. Cet exemple nous permet de comprendre l’importance de la vérité dans le processus de réconciliation. Elle permet que s’opère la justice punitive en conduisant les auteurs de violence devant les tribunaux tout en ouvrant les portes d’une justice restauratrice des liens que la violence avait rompus. Cette pédagogie de la vérité libère ainsi peu à peu de la haine et du désir de vengeance.

Autres acteurs de la paix et de la réconciliation les scouts et guides que nous rencontrons au Rwanda et au Burundi. Ces mouvements sont bien connus en France mais la part que les scouts et guides du Burundi, première association du pays, ont pris pour des élections libres en 2010 demeure pour nous étonnante ! Il fallait à la fois vaincre la méfiance qu’engendrait "le politique", informer sur les enjeux de l’élection, permettre aux uns et aux autres de résister aux tentatives de corruption destinées à acheter leur bulletin de vote. L’objectif ambitieux était de sensibiliser plus de 130 000 jeunes de 18 à 35 ans afin qu’ils assument pleinement leurs responsabilités en recourant à la formation en "cascades", cette pédagogie où 16 animateurs nationaux forment 258 animateurs, qui à leur tour en formeront 3870 pour que chacun d’entre eux sensibilise au final deux groupes de 20 jeunes ! Même si le résultat espéré ne fut pas obtenu, puisqu’en raison des obstacles et oppositions rencontrées "seulement" 62 communes furent rejointes au lieu des 129 espérées, nous avons entendu là une belle leçon de démocratie !

Mais comment parler de réconciliation et de paix durable sans encourager tout ce qui pourrait mettre fin à la spirale de la pauvreté ? C’est le but des "MUSO", ces mutuelles de solidarité où les membres cotisent pour alimenter deux caisses : l’une verte et l’autre rouge. La caisse verte permet de financer des micros-projets, tel l’achat d’un lopin de terre, le développement d’un nouveau produit comme la bière de banane, l’acquisition d’une moto pour en faire un taxi… La caisse rouge est la caisse destinée aux coups durs, tel un problème de santé. Contrairement à la caisse verte les sommes données ne sont pas remboursables. En participant à deux réunions de MUSO, nous découvrirons la rigueur avec laquelle ces différentes caisses sont gérées. Nous garderons longtemps en mémoire la joie de cette femme qui réussit à rembourser sa dette à temps et le bonheur de cette autre qui vient d’obtenir un crédit pour financer son projet !

Bien d’autres rencontres ont ponctué notre voyage d’immersion. Je pense notamment aux évêques des diocèses où nous avons résidé et qui nous ont partagés, en toute simplicité, la manière dont l’Eglise participe au processus de paix, malgré les difficultés et oppositions rencontrées. Autre rencontre, non programmée, mais toujours présente : celle des enfants qui sont "partout’ et nous rappellent ainsi que nous sommes dans des pays jeunes ! Tout au long de notre séjour leur sourire et leur joie nous rappelleront, mieux que les discours, l’urgence de travailler pour la paix !

Pascal Delannoy
Evêque de Saint-Denis

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