Un avenir sans faim

Publié le 24.02.2016 • Mis à jour le 10.06.2016

Protestation et indignation populaire au Tchad

Bruno Angsthelm, chargé de mission Afrique, revient d’une mission au Tchad. Avec Abderamane Ali Gossoumian, Coordinateur national du CSAPR-Tchad, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, ils reviennent sur le mouvement de protestation et d’indignation populaire, déclenché par le viol d’une jeune fille, qui ébranle aujourd’hui le pays.

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Un viol. Un de plus. Mais celui-ci, qui n’aurait pu être qu’un fait divers, a entraîné un mouvement de protestation de masse d’abord chez les femmes, les jeunes et, petit à petit, plus largement dans la société.

Que s’est-il passé ? Le 8 février dernier, une jeune fille a été enlevée puis violée par un groupe de jeunes. Choquant, mais pas non plus exceptionnel dans la capitale tchadienne. Or la scène de viol est filmée et incidemment diffusée sur les réseaux sociaux. Les jeunes violeurs sont reconnus, ce sont des fils de militaires haut gradés et de personnalités importantes du régime.

La crise était déjà là. Depuis deux ans, la jeunesse tchadienne sort régulièrement dans la rue pour manifester son mécontentement, contre le retard des bourses, contre l’imposition du casque (qui coute cher) pour la conduite des motos, et, en janvier dernier, contre l’annonce par le gouvernement que les recrutements étaient stoppés dans la fonction publique. Annonce contestée par les jeunes étudiants et diplômés car la fonction publique est une des rares perspectives d’emplois dans ce pays disposant de très peu d’entreprises, mais aussi contestée par les parents qui se sont sacrifiés pour que leurs enfants fassent des études.
La baisse des prix du pétrole a stoppé net les investissements et l’économie est au ralentie. La corruption massive ne laisse pas grand-chose aux populations.

Une opposition jusque là atone

L’observateur de la vie publique tchadienne a pourtant noté depuis la fin des crises politico-armées que le régime ne rencontrait plus d’opposition ni de la part des partis politiques ni de de la société civile, tous engagés dans un dialogue qui n’en finit plus et dont les acteurs bénéficient des largesses du pouvoir.
Dans ce contexte, l’analyste aurait dit qu’une révolte n’avait aucune chance, sans offre politique alternative crédible ni de leadership pour prendre le relais et exiger un changement radical de système politique.

Le ras le bol de la population

Mais ce viol a bousculé les mécanismes habituels de la contestation et a mis les jeunes et les femmes directement au-devant de la scène.
Ils exigent la condamnation, réparation et expriment plus largement le ras le bol d’un régime politique finissant, des humiliations quotidiennes, de l’absence d’avenir…
Plus grave, ces protestions populaires s‘expriment dans des quartiers ou villes musulmanes, supposées plus proches du pouvoir.
La rumeur dit que ces viols seraient une pratique courante au sein des élites du régime dans ces lieux-là, comme un système de domination, ou de règlement de compte des uns envers les autres.

Proximité des élections présidentielles

De plus, l’élection présidentielle approche, prévue mi-avril 2016. Et les partis politiques de saisir l’occasion de retrouver une légitimité et de durcir le ton. Et la société civile de tenter de retrouver des réflexes perdus depuis longtemps, à travers plusieurs coalitions, la dernière en date “Ça suffit”, qui demandent le « renversement de Deby ».

Face à cela, le pouvoir tente de convaincre de son action légale : dénonciation des faits par le président sur les réseaux sociaux, arrestation des « fils de », transfert en prison... puis blocage de ces mêmes réseaux pour bloquer l’information, répressions… Pour le moment rien n’y fait.

Tout le monde se pose la même question : et si ce triste viol était le déclencheur d’une révolte par la base ? Ou alors un signal pour ne plus voter pour Deby, d’ailleurs déjà politiquement en difficulté ?
La situation est à observer avec attention ces prochaines semaines.

Bruno Angsthelm, chargé de mission Afrique, CCFD-Terre Solidaire
Abderamane Ali Gossoumian, Coordinateur national CSAPR-Tchad.

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