Noël contre la faim

Publié le 13.02.2015 • Mis à jour le 16.02.2016

Au Brésil, l’impunité perdure dix ans après l’assassinat de soeur Dorothy Stang

Dix ans après sa mort, le souvenir de la religieuse, symbole de la lutte pour la Terre et pour la défense de l’Environnement, est encore très vif au Brésil. Mgr Enemésio Lazzaris, Président de la Commission Pastorale de la Terre, dans une interview exclusive pour le CCFD-Terre Solidaire, dénonce un climat de violences et d’impunité qui perdure encore aujourd’hui.

Partenaire(s) : CPT

Il y a dix ans, le 12 février 2005, Sœur Dorothy Mae Stang, religieuse américaine, était assassinée de six balles dans le corps par deux hommes de main mandatés par de grands propriétaires terriens. Elle se rendait au Projet de Développement Durable (PDS) « Esperança », un campement de petits agriculteurs situé à une cinquantaine de kilomètres d’Anapu, une commune du Sud de l’état du Pará, au cœur de l’Amazonie Brésilienne.
Née en 1936, dans l’état de l’Ohio, la religieuse appartenait à la Congrégation des sœurs de Notre Dame de Namur. Elle était également membre de la Commission Pastorale de la Terre (CPT), un partenaire historique du CCFD-Terre Solidaire. Elle avait décidé, dans les années 1970, d’aller vivre en Amazonie pour y partager son existence avec des petits paysans et les aider à faire respecter leurs droits face à l’omnipotence des grands propriétaires terriens qui occupent le plus souvent illégalement des terres appartenant à l’État. Ce combat pour la justice lui sera fatal.

« Le climat d’impunité favorise la violence en Amazonie »

Que représente le 10ème anniversaire de l’assassinat de Soeur Dorothy Stang pour la Commission Pastorale de la Terre (CPT) ?

Mgr Enemésio : Sœur Dorothy a profondément incarné l’esprit de la Commission Pastorale de la Terre en travaillant et en vivant aux côtés des personnes les plus humbles. Elle a développé son activité dans un lieu perdu au fin fond de l’Amazonie. Sa mort a permis de faire connaître son travail dans le monde entier. Dans le cadre de la célébration des dix ans de son martyr, nous devons rendre hommage à cette femme qui a été fidèle à ses convictions jusqu’à donner sa vie pour les autres.

En 2005, de nombreuses voix se sont élevées pour demander des punitions exemplaires pour les auteurs, exécutants et mandataires, de ce crime. Or, dix ans plus tard, aucun des cinq hommes jugés et condamnés ne purge de peine de prison en régime fermé. Quel est votre sentiment ?

Mgr Enemésio :La Commission Pastorale de la Terre a toujours dénoncé l’impunité des crimes commis contre les travailleuses et travailleurs ruraux ainsi que ceux et celles qui les aident. Dans le cas de Soeur Dorothy, il y a eu un jugement et des condamnations à l’encontre des auteurs et mandataires, ce qui n’est pas fréquent dans le cadre de crimes commis contre les travailleurs ruraux. Mais effectivement, aucun des accusés ne purge aujourd’hui de peine de prison ferme. Certains sont en liberté en attendant d’être rejugés. D’autres bénéficient d’un régime de semi-liberté. Quant à l’auteur des coups de feu, Raifran das Neves, il a bénéficié lui aussi d’un régime de semi-liberté et a même participé depuis à d’autres meurtres dans l’état du Pará !

Les violences en milieu rural sont-elles encore très présentes, notamment dans l’état du Pará ?

Mgr Enemésio :Incontestablement ! En moins de 30 ans, entre 1985 et 2013, les violences en milieu rural ont fait 1680 victimes au Brésil. Mais seules 108 affaires ont été jugées, permettant de condamner à peine 28 mandataires et 86 exécutants. La situation dans l’état du Pará, est encore plus préoccupante. Dans les 10 ans qui ont suivi la mort de Soeur Dorothy, plus du tiers (35,3 %) des 334 homicides commis en milieu rural l’ont été dans cet état d’Amazonie. C’est aussi au Pará que l’on comptabilise, chaque année, le plus de menaces de mort et de tentatives d’assassinats.

Katia Abreu a été nommée le 26 décembre dernier gouverneure de l’état (amazonien) du Tocantins. Elle est elle-même une grande propriétaire et la leader de la "Bancada Ruralista", regroupant des députés qui défendent les intérêts des grands propriétaires terriens et des entreprises de l’agro business. Que signifie sa nomination pour les défenseurs de l’environnement ?

Tout de suite après la nomination de Katia Abreu au Ministère de l’Agriculture, la Commission Pastorale de la Terre a publié une lettre ouverte à l’attention de la présidente Dilma Rousseff. Nous y avons indiqué que cette nomination s’apparentait « à une gifle bruyante à l’égard de ceux qui se sont amplement impliqués dans sa réélection. » D’autant que nous attendions de la présidente une autre attitude à l’orée de son second mandat, face aux mouvements de protestation émanant du monde rural et des communautés indigènes.
La nomination de Kátia Abreu est le signal clair que, pour la Présidente, lors de ce nouveau mandat, les peuples indigènes, les communautés quilombolas (n.d.l.r. descendants des esclaves) et les autres communautés traditionnelles, et les sans-terre en général, continueront à être traités comme des entraves au « développement économique » du pays.
Depuis que le Congrès a adopté le très controversé nouveau code forestier (n.d.l.r. Le 28 mai 2012), sous couvert d’un discours prétendant protéger les droits des petits agriculteurs, les questions liées à l’environnement ont été reléguées au second plan.

Que peut et doit être le rôle des agences de coopération étrangères dans ce contexte ?

Le rôle des agences de coopération est toujours fondamental pour permettre que de nombreuses actions et travaux soient menés. Sans cette contribution, des pastorales sociales comme la CPT ne pourraient pas travailler. Mais au-delà de la coopération financière, il est également très important que ces agences soient autant de caisses de résonance dans leurs pays d’origine pour témoigner des réalités vécues au Brésil et dans d’autres pays.

Propos recueillis par Jean-Claude Gerez

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