Noël contre la faim
dossier

Spécial Haïti

Publié le 15 avril 2010

3 mois après le séisme, retour de mission

Nous arrivons en Haïti 3 mois après le séisme. Depuis l’aéroport, en partie détruit, jusqu’à notre hôtel situé sur les hauteurs de la ville, nous ne faisons que circuler entre les gravats et les tentes. Port au Prince est en ruines : même les bâtiments encore debout présentent des fissures, qui en laissent deviner la fragilité.

La population ne s’y trompe pas, qui s’est réfugiée dans des camps, spontanés ou établis par les organisations humanitaires et l’ONU. Ils pullulent dans toute la ville : les jardins publics et privés, les abords des routes, les terre-pleins centraux, les lits des rivières. Une partie des déplacés a trouvé refuge aux abords de la ville, dans un terrain vague entouré de marais, où les plantes croupissent dans l’eau saumâtre et dégagent une odeur pestilentielle. On observe les signes avant-coureurs d’un bidonville de grande ampleur : groupes électrogènes, logique d’occupation de l’espace à partir de ses frontières extérieures, regroupements des cabanons et petit commerce : tout indique que les réfugiés ont l’intention de s’établir durablement.

L’effondrement provoqué par le séisme ne concerne pas seulement le bâti : la désintégration du Palais présidentiel et des principaux bâtiments administratifs de la ville (trésor public, palais de justice, etc.) vient faire coïncider image mentale et image réelle. Face à la déréliction de l’Etat, au moment de la pire crise humanitaire qu’ait connue le pays depuis deux siècles, les haïtiens se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Ils font face avec un étrange mélange de résignation et de force de volonté. Les scènes quotidiennes donnent d’infinis exemples de cette ambiguïté : marchés actifs où les vendeurs de bric à brac de tout poil côtoient les commerçants de fruits et légumes, voire les maraîchers écoulant eux-mêmes leur production ; jeunes filles se promenant en robes du soir et talons-aiguilles parmi les décombres pour se rendre au bal, la veille de Pâques ; prêtres et prédicateurs établis sur le perron des temples, ou sous le couvert de bâches improvisées : la vie est foisonnante dans cette ville en débris. La chaussée est encombrée de voitures, tac-tac, motos, camions, charrettes. Les vendeurs de lotos ont repris leur faction dans les cabanes-guérites situées au coin des rues. Les grillades, banane pesées, douce makousse, pistaches (arachide) et autres spécialités de la rue, se vendent aux carrefours, où retentissent, diffusées par des postes de radio montés sur des charrettes ou des tréteaux, les mélodies d’Haïti. Trois mois après le séisme, la vie semble avoir repris à Port au Prince, comme partout ailleurs dans le pays.

Et pourtant, le spectacle désolant des brigades de jeunes et de femmes employés par les programmes de « cash for work » pour dégager, par pelletées infinitésimales, les millions de mettre cubes de bêton, tôles froissées, fils et barres de fers, lambeaux de charpente, etc. démoralise les Haïtiens, pourtant habitués aux catastrophes et revers de fortune. A peine aperçoit-on, ici et là, quelques grues, dont certaines seulement sont actives. Tantôt, un convoi de camions chargés de déblais traverse la ville. Partout ailleurs, le « fatras » s’amoncelle, donnant à la ville des allures de décharge.

A cela s’ajoute le climat des « affaires », qui ont repris de plus belle : le trafic des déblais, dont des entrepreneurs sans scrupules ont tout de suite perçu l’intérêt (ils font un excellent remblai à jetées ou polders), est de notoriété publique. Les destructions ont fait ressurgir de vieux conflits fonciers, y compris dans des zones d’occupation très ancienne, et attisé toutes les convoitises : ainsi, les résidants, dépossédés de tous leurs biens, endeuillés par la mort de leurs proches, doivent-ils encore défendre leur parcelle contre des individus exhibant des titres de propriétés, parfois vieux de plusieurs siècles. Pendant ce temps, la classe politique est en proie aux hésitations, ambitions étroites et calculs de courte vue. Les initiatives positives (telle la commission, composée d’élus et de représentants de la société civile, chargée de débattre des propositions de reconstruction de la ville de Port au Prince, et où siège la vice-présidente du KNFP, partenaire du CCFD - Terre Solidaire et de la SIDI) sont rares, et ne sont pas exemptes de ces mêmes défauts.


Il est évident que les problèmes d’Haïti n’ont pas été modifiés en substance par le séisme. Le caractère anarchique de Port au Prince, envahi par les bidonvilles, est accentué par les destructions (d’autant plus importantes que le quartier était pauvre). L’économie informelle, qui repose comme partout sur le petit commerce essentiellement, fleurit en raison de l’exode rural massif (conséquence de l’appauvrissement des campagnes) et de l’absence de débouchés dans les secteurs formels (industrie d’assemblage dans les zones franches).

L’appauvrissement des campagnes (qui est un phénomène mondial, et qui touche tout particulièrement les zones montagneuses, par nature peu compétitives) dont on observe les conséquences désastreuses jusque dans le paysage, n’est donc pas ici compensé par l’essor d’une économie secondaire et tertiaire. Les paysans, chassés par la misère tout autant qu’attirés par la perspective d’accéder aux services (en particulier éducation et santé) concentrés dans les villes, viennent s’entasser dans des quartiers-boyaux s’égrainant le long des vallées qui descendent vers la côte.

Le développement rural s’impose dès lors comme une évidence. Le pays ne peut prétendre renverser la tendance actuelle qu’en modifiant totalement son rapport à l’espace. Ceci implique, en particulier, de faire de l’espace intérieur un « marché », où circuleraient les produits nationaux, et où ces derniers pourraient franchir diverses étapes de transformation. L’espace intérieur doit donc devenir tout à la fois un espace de production et de commercialisation. C’est une véritable révolution au regard de l’histoire haïtienne, les élites n’ayant jamais conçu le marché que comme extérieur (depuis la colonisation, tous les choix –d’implantation urbaine, de mise en culture, de gouvernance, etc.- répondent à des impératifs et à des contraintes extérieures).

Xavier Ricard Directeur des partenariats internationaux

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