Publié le 25 février 2016

L’Institut Bartolomé de Las Casas forme les acteurs sociaux péruviens

Depuis plus de 40 ans, l’Institut Bartolomé de las Casas, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, forme la conscience critique de nombreux acteurs sociaux péruviens. Une mission qui doit désormais prendre en compte de nouvelles réalités socio-économiques et la baisse des financements.

L’Institut Bartolomé de las Casas (IBC) a été créé en 1974 à Lima, au Pérou, par le théologien Gustavo Guttiérez, père de la Théologie de la Libération. « C’était en pleine dictature, rappelle Maria Rosa Alaysa Mujica, directrice des lieux pendant de longues années. A cette époque le Père Gustavo Guttiérez pensait qu’il était indispensable de fonder un lieu de réflexion chrétien sur la manière dont fonctionnait le Pérou. L’idée de fond était d’écouter le témoignage et la parole des pauvres. Il s’agissait le plus souvent de personnes issues de Communautés ecclésiales de base (CEB), connectées avec l’Église. »

Concrètement, le théologien organisait des ateliers de réflexion et de débats sur la situation politique, économique et sociale du pays, auxquels étaient invités des prêtres, des religieuses ainsi que des laïcs. « Le contexte politique était difficile et le Pérou était marqué par une très grande pauvreté », rappelle Roelfien Haak, l’actuelle Directrice de l’IBC. C’est pour évoquer cette situation et les changements qui se préparaient, que l’IBC a créé trois groupes de travail : « Eglise et société », « Mouvements sociaux » et « Vie quotidienne ». « L’idée était de mélanger trois composants, précise Roelfien Haak. Un travail de réflexion, du conseil au groupes et associations populaires, et enfin un volet communication. D’où la publication, dès 1979, d’un bulletin mensuel baptisé « Signes ». »

« Réfléchir à partir de la vie des gens »

C’est en 1994 qu’est créée l’école de formation des acteurs sociaux de l’IBC. A cette époque, le Pérou rentrait dans une ère de libéralisation du marché. La crise économique était aigüe et le climat politique tendu, avec la fin de la guerre civile. « Il existait déjà des leaders sociaux. La plupart avaient été formés dans les années 1970 et 1980, se rappelle Maria Rosa Alaysa Mujica. Mais il fallait compléter leur formation, les faire dialoguer avec la réalité du moment et réactualiser leurs pratiques. Sans jamais oublier de les valoriser. »

D’ailleurs, la philosophie de l’École a toujours été claire et reprend trois éléments centraux de l’Éducation populaire : « une éducation tournée vers les secteurs pauvres et marginaux de la société », « un courant animé par un projet de transformation de la société » et « une pédagogie qui cherche à être cohérente avec le processus de libération basé sur le dialogue. »
Ni université, ni école publique, l’IBC affirme une démarche jamais démentie depuis : « Réfléchir à partir de la vie des gens et dispenser une formation intégrale en connectant les dimensions économique, politique, humaine et théologique », résume Roelfien Haak.

Critique et autocritique

La valorisation des expériences de chacun est donc au centre du projet pédagogique de l’IBC. Mais l’autocritique aussi. « Car notre objectif est aussi de faire évoluer les mentalités, insiste Maria Rosa Alaysa Mujica. Certes il faut des changements au sein de la société. Mais il faut aussi que ces acteurs sociaux puissent s’interroger sur la manière dont eux-mêmes doivent évoluer, voire même se transformer. » Des acteurs sociaux dont le profil a d’ailleurs changé ces dernières années.

« Comme depuis le début, les élèves viennent de tout le pays, indique Roelfien Haak. Ils sont globalement plus jeunes qu’avant, mais ont déjà pas mal d’expérience, notamment à travers les organisations sociales liées à l’Église. Mais depuis 5 ans environ, il y a une plus forte présence de représentants de communautés de l’Amazonie. C’est d’autant plus remarquable de leur part que certains habitent dans des régions extrêmement reculées et doivent voyager pendant plus de deux semaines pour venir jusqu’à Lima ! »

Analyse politique et théologie

Cette année, l’IBC a ainsi reçu une demi douzaine de représentants de communautés indigènes, certains venant même en tenue traditionnelle, vivant tout au nord du pays, près de la frontière avec la Colombie. « Ces personnes sont arrivées en présentant des problématiques qui leur sont spécifiques, souligne Maria Rosa Alaysa Mujica. Il y a des conflits liés au non respect de leurs droits territoriaux par des compagnies pétrolières ou minières. Ceux liés à la détérioration de leur cadre de vie. Mais de manière générale, il y a une forte volonté d’apprendre à négocier avec les autorités locales, souvent corrompues. »

Si la pédagogie, basée sur l’expérience des participants, a forcément évolué avec l’arrivée de nouvelles générations d’acteurs sociaux, les bases demeurent. « On commence en portant un regard sur l’histoire du Pérou, détaille Roelfien Haak. Ensuite, il y a un travail fait autour de la littérature et ce qu’elle nous enseigne sur notre pays. Il y a enfin des cours qui portent sur l’analyse politique, mais aussi sur la théologie, et notamment la Théologie de la Libération. Le tout, en deux semaines « intensives ».

Développer les outils de communication

Et les demandes de formation ne manquent pas. « Ce sont les moyens qui font défaut, soupire Maria Rosa Alaysa Mujica. Car le contexte financier est de plus en plus difficile avec, notamment, la baisse de la coopération internationale. C’est d’autant plus dommage qu’il y a aujourd’hui une demande très importante pour aller dispenser des formations, notamment à Iquitos, la principale ville de la région amazonienne du Pérou. »

En attendant, les responsables de l’IBC tablent sur le développement des nouveaux outils de communication et sur la création de réseaux. Objectif ? « Nous voulons travailler sur des thématiques davantage ciblées sur les réalités vécues par les acteurs sociaux. Nous cherchons aussi à les stimuler afin qu’ils prennent eux-mêmes des initiatives », précise Roelfien Haak.
Une obligation aussi stratégique que philosophique. « Comme le rappelle régulièrement le Père Gustavo Guttiérez, si nous donnons une formation, c’est pour que les gens soient sujets de leur vie, affirme Maria Rosa Alaysa Mujica. Donc, il faut que chacun fasse sa part. »

Jean-Claude Gerez

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