Noël contre la faim

Publié le 13.05.2014 • Mis à jour le 14.08.2015

Un autre regard sur les ouvriers chinois, avec Han Donfang

Depuis les manifestations de Tiananmen jusqu’à aujourd’hui, Han Donfang n’a cessé de porter la voix des ouvriers chinois. Exilé à Hong-Kong, il est le fondateur, avec Cai Chonggo, du China Labour Bulletin, organisation entièrement axée sur la défense des droits des ouvriers chinois et partenaire du CCFD-Terre Solidaire. En France pour la sortie de son livre "Mon combat pour les ouvriers chinois", qui retrace son parcours, Han Donfang étonne les européens par sa vision des luttes sociales en Chine.

Dans votre livre, vous racontez comment, jeune employé des chemins de fer, vous partez à vélo, « par curiosité », observer les manifestations étudiantes de la place Tiananmen en 1989. Vous avez 26 ans. Finalement vous y restez et devenez un des leaders du premier syndicat autonome chinois (il existe en Chine un seul syndicat officiel).

Sur une des tentes de la place, une grande banderole indiquait « syndicat autonome de Pékin ». J’étais cheminot, cela m’intéressait. Après un long moment passé à discuter, j’ai commencé à m’impliquer. Mon rôle était de faire connaitre ce syndicat autonome auprès des ouvriers. Il fallait assurer le mouvement des étudiants du soutien des travailleurs. Le syndicat était informel. En réalité nous étions très peu nombreux. En Chine, être connecté à une organisation illégale peut couter 20 ans de prison, voire la peine de mort. Mais nous avons quand même organisé des élections et j’ai été élu porte-parole. L’important pour nous était de donner une image forte aux travailleurs, de faire entendre notre voix le plus possible.

Suite à la répression des manifestations de Tiananmen, vous êtes recherché et vous faites le choix de vous rendre à la police. Emprisonné, vous tombez gravement malade du fait des mauvaises conditions de détention. Une mobilisation internationale se met en place et après deux ans en prison, vous êtes extradé aux Etats-Unis pour y être soigné en 1992. Depuis, vous n’avez eu de cesse de revenir en Chine ?
Je me suis retrouvé en exil, mais je ne voulais pas être un « dissident de l’extérieur ». Je voulais absolument revenir en Chine, car je m’étais engagé vis-à-vis des ouvriers. Face au refus des autorités chinoises de me laisser rentrer dans le pays, je me suis finalement établi à Hong-Kong, qui était alors sous autorité britannique. Avec Cai Chonggo, nous avons commencé à rassembler et diffuser toutes les informations que nous trouvions sur les conditions de travail des ouvriers et les conflits sociaux. C’est comme cela qu’est né le China Labour Bulletin en 1994. Puis, grâce à une émission sur Radio Free Asia, nous sommes enfin entrés en contact direct avec des ouvriers chinois qui nous téléphonaient pour nous exposer leurs problèmes. A partir du milieu des années 2000, nous avons commencé à mobiliser des avocats pour les défendre.

En 1989, votre modèle de syndicalisme était celui de Solidarnosc. Comment a-t-il évolué par la suite ?
Lors des manifestations de Tiananmen, le seul modèle que nous connaissions était celui de Solidarnosc, parce que sa lutte était relayée par la propagande chinoise dans un esprit d’opposition à l’Union Soviétique. Mais avec les manifestations, les dirigeants chinois ont eu peur qu’un mouvement similaire ne voit le jour en Chine. Leur crainte était la remise en cause du parti unique, et c’est pourquoi la répression a été très forte.
Dans les années 90 qui ont suivi, nous avons peu à peu compris que notre histoire était différente de la Pologne. Nous n’avions pas un mouvement catholique pour nous rassembler, ni un pape chinois, ni une économie au bord de l’effondrement…
En Chine, c’était au contraire le début des réformes économiques et d’une croissance inédite.
Puisque mon engagement de départ était de porter la voix des ouvriers, il fallait se recentrer sur cette mission principale : défendre les droits des travailleurs. Pour y arriver, nous devions mettre de côté nos revendications politiques qui donnaient prétexte à la répression.
Avec la privatisation de milliers d’entreprises d’état et l’arrivée de millions de travailleurs migrants dans les villes, la Chine avait besoin d’un mouvement ouvrier capable de défendre leurs droits.

Faire évoluer et appliquer les lois

En quoi consiste les activités du China Labour Bulletin ?
La première est d’enquêter les cas importants de violation des droits des travailleurs et d’assurer leur suivi devant les tribunaux. Nous surveillons que la loi est appliquée, car il existe aujourd’hui un écart très important entre les lois et la réalité.
Lorsque des ouvriers nous sollicitent en cas de problème, nous les mettons en contact avec des avocats, des journalistes. Nous les incitons à s’organiser entre eux, à mener des actions collectives, à communiquer sur le réseau social chinois weibo, à élire des représentants.
Bien souvent, les ouvriers ne connaissent que la grève comme moyen d’action. Nous les informons sur les différents moyens existants pour agir dans la légalité, et les formons aux techniques de négociation collective.
China Labour Bulletin s’investit aussi sur des cas emblématiques, qui vont contribuer à faire évoluer et appliquer les lois.
Depuis deux ans, nous suivons énormément de cas liés aux accidents de travail dans les mines, et aux maladies professionnelles. L’opinion publique a ainsi découvert la maladie de la silicose qui toucherait six millions d’ouvriers chinois.

« Nous n’avons pas besoin d’une révolution, mais de construire une société civile capable de débattre, de dialoguer et de négocier. »

Vous évoquez aujourd’hui une nouvelle génération, qui a une manière de s’engager différente de la vôtre. Qu’est ce qui a changé ?
Beaucoup de dissidents regrettent que la mémoire de Tienanmen se perde, car le régime a tout fait pour en effacer le souvenir. Mais si la nouvelle génération méconnait ces événements, elle n’a pas non plus la mémoire de la répression qui s’est abattue après les manifestations.
Les jeunes ne vivent plus dans la peur. Ils sont aussi beaucoup moins dépendants de l’Etat. A l’époque nous trouvions du travail grâce à l’Etat. Maintenant nous sommes dans une économie privatisée, et les jeunes se débrouillent par eux-mêmes.
Ils aspirent à une vie meilleure et prennent conscience de la nécessité de défendre leurs droits. Ils ne cherchent pas à renverser le gouvernement, mais veulent obtenir davantage de la part de leurs employeurs : salaire décent et respect de la législation. Ils sont vraiment prêts à lutter pour plus de justice.

Comment cette aspiration à plus de justice sociale se traduit-elle ?
Les grèves et les confrontations entre employeurs et employés se multiplient depuis ces dernières années de manière spectaculaire. Avec le China Labour Bulletin, nous essayons d’agir là où nous sentons que la situation peut bouger.
Quand les personnes se regroupent, l’employeur est plus enclin à respecter les droits des travailleurs, et le gouvernement à faire pression sur lui, car il n’aime pas les troubles à l’ordre public.
L’idée est d’enclencher un processus stable et graduel pour changer la société et améliorer la situation du pays. Nous n’avons pas besoin d’une révolution, mais de construire une société civile capable de débattre, de dialoguer et de négocier. Demander le respect et l’application des procédures exige un travail en profondeur, qui doit être porté par les ouvriers eux-mêmes. C’est eux qui feront évoluer la situation en Chine.

« Si le sort des ouvriers chinois s’améliore, les échanges économiques mondiaux seront plus équilibrés »

Vous avez profité de votre venue en France pour rencontrer des syndicats français. Comment vous perçoivent-ils ?
Les travailleurs européens ont souvent l’idée que les travailleurs chinois n’ont aucun droit, ni syndicat pour les défendre. Ils ont dans la tête le scandale de Foxconn, où les ouvriers sont particulièrement maltraités.
Il y a aussi la peur que les ouvriers chinois « volent » le travail des européens, à cause des délocalisations. Tout ceci n’est pas complètement faux, mais ne correspond pas à l’entière vérité.
Les médias se focalisent sur les événements dramatiques, mais s’intéressent moins aux évolutions en profondeur, que nous constatons par notre travail. Nous voulons porter cette analyse de l’éveil des travailleurs chinois dans les mouvements de syndicats internationaux.
Ce nouveau « pouvoir social » va faire évoluer la Chine dans les prochaines années. Beaucoup d’Européens sont surpris quand j’explique cela. Or nous avons tout intérêt à travailler ensemble. Si le sort des ouvriers chinois s’améliore, les échanges économiques mondiaux seront plus équilibrés et cela bénéficiera aussi aux européens.

Que vous apporte le partenariat avec une organisation telle que le CCFD-Terre solidaire ?
Le soutien financier nous permet de porter nos actions sur le terrain : financement des avocats, des formations, de nos publications. Mais le CCFD-Terre solidaire n’est pas qu’un bailleur.
Lorsque moi ou mes collègues venons en France à la rencontre des membres du réseau du CCFD, nous échangeons et partageons nos valeurs. Nous voyons comment les personnes essaient de mettre en pratique leurs valeurs dans la réalité de leur travail et dans leur vie. Pour nous c’est très important. Ce genre d’échange est parfois ce qui nous manque en Chine.

Dans le livre vous expliquez que vous êtes devenu chrétien au Etats Unis. Le christianisme vous apporte-t-il quelque chose de particulier ?
Lorsque j’étais aux Etats-Unis, je suis entré dans une église protestante. J’ai aimé l’atmosphère, et ressenti quelque chose de positif. J’ai fini par être baptisé, mais je n’appartiens pas vraiment à une église en particulier. Je crois que le fait d’être chrétien me rappelle surtout que je ne suis pas un ange ! (rire).
Quand on mène un combat pour la justice, les gens vous respectent beaucoup. Vous commencez à être votre propre rêve, et cela peut devenir dangereux. Quand je vais dans une église, je reconnais que Dieu m’a créé, qu’il est plus grand que moi, et que je ne suis pas parfait. Le chemin n’est jamais fini…

Propos recueillis par Anne-Isabelle BARTHELEMY

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