Noël contre la faim

Publié le 06.05.2009 • Mis à jour le 29.06.2012

Ruki Fernando reçoit le prix "Justice et Paix" en Corée.

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Ruki Fernando a reçu le prix pour la Justice et la Paix le 21 avril 2009 de l’Evêque Tji Hak Soon en Corée.

Il est le coordinateur de Law and Society Trust (LST), société à but non lucratif créée à Colombo en 1982, et partenaire sri-lankais du CCFD-Terre solidaire. Elle a été reconnue officiellement par le Gouvernement sri-lankais, et s’est engagée à sensibiliser le public sur les droits politiques, sociaux, économiques et culturels et sur l’accès à la justice pour tous. Elle joue un rôle de leader pour promouvoir la coopération entre le gouvernement sri-lankais et la société en Asie du Sud sur la question des droits de l’homme.

LST est l’une des rares organisations de la mouvance cinghalaise à travailler pour la protection de la population civile. Elle s’engage en particulier en faveur des minorités ethniques -y compris tamoules- et religieuses basées dans les zones du conflit en fin de partie.

Ruki Fernando a pronocé un discours lors de la remise du Prix pour la Justice et la Paix :

"C’est un grand honneur pour moi de recevoir le Prix « Justice et Paix » de Mgr. Tji Hak Soon, notamment parce que sa vie et son travail sont restés pour moi une source d’inspiration inépuisable, sans parler de ses luttes contre l’injustice et de son courage déployé pour combattre la dictature militaire malgré son emprisonnement.

A Sri Lanka également, j’ai eu la chance de rencontrer et de travailler avec des personnes aussi emblématiques que Mgr. Tji Hak Soon. Alors que je vous parle, vous devez savoir que certaines d’entre elles sont en détention, souvent sans chef d’accusation, d’autres comme Tissainayagam, militant et défenseur des droits de l’homme, sont emprisonnées pour avoir écrit sur les massacres des civils, sur les enfants soldats, et de manière générale, pour avoir attiré l’attention sur les violations des droits de l’homme. Certaines personnalités ont été tuées, d’autres enlevées, ou plus radicalement ont disparu. La majorité d’entre-elles ont été menacées, intimidées, ridiculisées ; plusieurs collègues ont fui le pays. J’ai pour ma part été épargné, je me considère chanceux d’être encore vivant et, dans une certaine mesure, libre.

Qu’avons-nous fait pour mériter cela ? Nous nous sommes opposés aux bombardements des civils, aux exécutions sans jugement, aux disparitions et aux déplacements forcés, aux restrictions de liberté de mouvement, aux restrictions de cultiver et de pêcher, à l’occupation des terres, à l’enrôlement de force des enfants et aux attaques contre la liberté d’expression. Nous avons cru que la sécurité et les besoins des civils étaient plus importants que les victoires militaires, et nous avons lutté en faveur d’un accord politique négocié sur le conflit ethnique au lieu d’opter pour une solution militaire. Nous avons mis notre foi dans les actions non violentes et dans l’autorité de la loi, nous pensons que le respect des droits de l’homme est la meilleure façon de prévenir et de contrer le terrorisme.

Parmi ceux qui ont lutté et qui continuent à lutter pour que cette situation change, on trouve des victimes de ces violations, des membres de leur famille, des journalistes, des avocats, des travailleurs humanitaires, des leaders religieux, des parlementaires et certains membres de la communauté internationale. Trois prêtres catholiques, un moine bouddhiste et plusieurs prêtres hindous ont été tués et ont disparu dans le nord-est du pays depuis 2006. Beaucoup parmi eux travaillaient à l’aide et à la protection des populations déplacées, effectuaient des recherches sur les violations des droits de l’homme et tentaient de promouvoir l’harmonie interethnique. Des églises et des hôpitaux ont été bombardés et les personnes qui s’y étaient réfugiées ont été tuées ou blessées.

J’ai rencontré des familles de personnes tuées ou disparues, ainsi que des personnes et familles emprisonnées. Il n’y a pas de mots pour décrire leur douleur et leur souffrance. Je ne sais comment décrire ma propre peine, ma propre douleur, ma propre honte et mon sentiment d’impuissance lorsque je leur parle. Les Tamouls sont une minorité ethnique à Sri Lanka. La majorité des personnes déplacées, tuées, disparues, arrêtées et mises en détention sans chef d’accusation sont tamouls. Presque tous les civils qui ont été tués ou blessés lors des opérations militaires en cours dans le nord, ceux qui ne reçoivent ni nourriture, ni eau, ni médicaments, ni abris adaptés, etc… sont tamouls. Par conséquent, malgré les déclarations rhétoriques, je ne peux que me demander s’il n’y a pas une guerre ouverte contre les civils tamouls. Ils souffrent en tout cas souffert de manière totalement disproportionnée.

Soit le gouvernement sri lankais est impliqué dans ces abus, soit il ne peut ou ne veut les prévenir. Et il ne veut ou ne peut prendre des mesures contre les responsables. Il ne veut également pas accepter l’aide internationale qui lui est proposée.

Tout comme le gouvernement, il est clair que le LTTE [Liberation Tigers of Tamil Eelam, Tigres de libération de l’Eelam tamoul] a du sang sur les mains. Les Cinghalais et les Musulmans ont terriblement souffert tout d’abord des actions mêmes du LTTE qui a chassé la communauté musulmane du Nord, a massacré les moines bouddhistes et les villages cinghalais, a placé des bombes dans les lieux de culte, les bus, les trains et autres lieux publics. La communauté tamoule a également souffert des enrôlements de force, même de très jeunes enfants, par le LTTE, des limitations de déplacements et des menaces de mort reçues par ceux qui avaient des vues divergentes de celles des LTTE.

Cependant, il est important de noter que si le LTTE a environ 30 ans d’existence, la discrimination et le harcèlement de la communauté tamoule datent de plus de 50 ans, et il n’y a toujours pas de propositions concrètes pour résoudre ces problèmes. En réponse, les Tamouls ont lutté calmement, initialement ils ne réclamaient pas la création d’un état indépendant mais seulement l’égalité et le partage du pouvoir au sein du pays. C’est par la répression brutale engagée par les gouvernements dominants cinghalais et des demandes pour un traitement égalitaire jamais prises en compte sérieusement, que la lutte tamoule s’est transformée en une lutte armée, réclamant un état séparé.

L’évaluation d’un véritable gouvernement démocratique passe, je pense, non pas par la façon dont il traite ses alliés et la communauté majoritaire, mais bien par l’analyse du traitement des communautés minoritaires et des dissidents. Le gouvernement sri lankais a lamentablement échoué dans ce domaine. 

Bien des membres de la communauté cinghalaise majoritaire, y compris des membres de ma famille, de bons amis, des camarades de classe et même certains défenseurs des droits de l’homme sont en faveur de la guerre. Certains pensent que les disparitions, les morts, les blessés, les déplacements de population et les emprisonnements sont des « dommages collatéraux » acceptables, et beaucoup considèrent que mettre en exergue la souffrance de ces civils revient à soutenir le terrorisme. Beaucoup sont en désaccord avec le fait que les Tamouls continuent à porter leurs quêtes légitimes de reconnaissance des formes de discrimination de harcèlement, aux quels ils font face, encore aujourd’hui.

De tels points de vue sont également partagés par bon nombre de moines bouddhistes et par le clergé chrétien. Dans l’église où je me suis rendu Noël dernier, on priait pour une victoire militaire du gouvernement. Il n’y eut aucune prière pour les déplacés, les morts, les blessés, les disparus et leurs familles. Cela n’a rien d’un incident isolé.

J’ai eu, dans ce contexte, la chance de travailler avec des gens qui ont su se mettre courageusement en avant afin d’aider les populations affectées, de se faire leur porte-parole, parmi lesquels des évêques, des prêtres, des religieux et religieuses, des laïcs et athées. De nombreux représentants d’Eglise ont décidé de rester avec les civils pris au piège dans la région de Vanni, au nord de Sri Lanka, sous les bombardements intempestifs. Moi, Cinghalais de Colombo, avec le concours d’autres laïcs partageant les mêmes points de vue avec certains prêtres et religieux, la plupart originaire du Sud et de majoritaire cinghalaise, nous avons créé un groupe dénommé : Mouvement Chrétien de Solidarité (Christian Solidarity Movement) et nous sommes rendus sur les lieux touchés par la guerre. Nous y avons rencontré les personnes ligotées par le conflit, eu des échanges sur les difficultés endurées par les civils lors des guerres, préparé des requêtes et des rapports, rédigé des articles, donné des interviews, préparé des expositions, organisé des spectacles musicaux et créé un blog d’information. Nous avons également organisé des temps de prières publiques, témoigné dans les églises et collecté des fonds, dans les églises et dans les rues, pour venir en aide aux personnes déplacées.

Nous avons également rencontré les diplomates, certains représentants des Nations Unies, dans les villes et dans les villages isolés, dans les rues de Colombo, dans les couloirs du pouvoir de Genève, New York, Washington… Aujourd’hui face à vous, je réitère mon appel à mobilisation pour contribuer à une situation de justice et de paix à Sri Lanka.

Pour nos activités, nous avons récemment été menacés par le Gouvernement et traités de « supporters terroristes » via le journal télévisé de la chaîne nationale. L’organisation pour laquelle je travaille Law & Society Trust, et bien d’autres groupes de défense des droits de l’homme ont également été pris pour cible à la suite de la publication de rapports.

Ce prix que je reçois aujourd’hui m’encourage à persévérer, et j’espère qu’il donnera également de la force à ceux qui sont engagés à mes côtés. Je reconnais le mérite de ceux qui ont travaillé avec moi, m’ont soutenu, encouragé, et aussi ceux qui, parfois, m’ont appris à me retenir et à prendre un peu de recul. Il me faudrait nommer beaucoup de gens. J’ai cependant une pensée particulière pour mon collègue et ami Dulani, qui m’a soutenu, derrière, devant et au cœur même de bon nombre de mes initiatives et efforts.

Je remercie également tout particulièrement la fondation de Mgr. Tji Hak Soon pour m’avoir décerné ce prix à un moment si critique pour nous. L’argent que je reçois pour ce prix sera entièrement utilisé pour soutenir les défenseurs des droits de l’homme à Sri Lanka qui ont besoin d’assistance et de protection.

Je vais terminer sur un appel sincère. Ne vous contentez pas de me remettre ce prix et d’être ici aujourd’hui : mobilisez les Coréens, les Chrétiens, les représentants de l’Eglise, les chefs de gouvernement, et tous les groupes et personnes influents qui peuvent soutenir le peuple sri lankais et les défenseurs des droits de l’homme pendant que nous luttons pour nos droits, notre dignité et nos vies.

Merci."
 

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