Publié le 20.03.2005 • Mis à jour le 16.08.2012

Geethani Peries Kurukulasuriya, Sri Lanka

Les ouvrières des usines de confection sont astreintes à des conditions de travail proches du bagne.

Mots-clés :

Industrie textile
Essayez de voir ce qui se cache derrière ces vêtements !

Paris, le 4 mars 2005

Les zones de libre-échange sont apparues au Sri Lanka en 1978. Dans son désir d’ouverture économique, le gouvernement avait alors incité les investisseurs étrangers à venir s’installer dans des zones où ils seraient exempts de toute taxation et bénéficieraient d’infrastructures appropriées. Au début, il n’y avait que trois zones de libre-échange, maintenant elles sont au nombre de quatorze et certaines, comme celle de Katunayaka emploient jusqu’à 90 000 filles.

En attendant, c’est le bagne

Les investisseurs viennent de Corée ou d’Europe, des Allemands et des Français, mais aussi des Etats-Unis. La majorité des entreprises sont des entreprises de confection. Et 93 % de leurs employés sont des jeunes femmes. Venues du monde rural, elles sont âgées de 16 à 30 ans et ne disent vouloir travailler dans ces zones que quelques années, le temps d’économiser un peu d’argent pour avoir une jolie dot et pouvoir se marier. En attendant c’est le bagne !

Lorsqu’elles se rendent au travail, il leur faut d’abord montrer patte blanche pour pouvoir entrer dans la zone, interdite à toute personne étrangère aux entreprises, et une fois sur leur lieu de travail, si elles savent bien à quelle heure elles doivent y arriver, elles ne savent par contre pas à quelle heure elles vont pouvoir en partir. Il peut y avoir des dépassements d’horaire, des heures supplémentaires, une collègue de l’équipe de nuit à remplacer au pied levé.
Mais surtout les objectifs journaliers. Chaque fille se voit en effet définir un objectif quotidien et celui-ci doit être atteint à la fin de la journée. Sinon, la direction réduit son salaire. Alors les filles travaillent pendant la pause pour le thé, pendant l’heure de repas. Restent plus longtemps. Tout cela sans se parler. Parce que c’est interdit par le règlement, mais aussi parce qu’elles n’en ont pas le temps. Alignées par rangée d’une trentaine derrière leurs machines.

Au bout de ces rangées, il y a deux « garde-chiottes » qui vérifient que les employées ne se rendent pas plus de deux fois par personne et par jour aux toilettes, comme le précise le règlement. Alors, pour éviter d’enfreindre ce règlement, les filles se retiennent de boire et se détruisent la santé. Toujours pour respecter les cadences imposées.

Des dortoirs sans intimité

Sans oublier la question de l’épargne salariale. Nous avons au Sri Lanka un système qui permet à l’employé de faire des économies en bloquant 8 % de son salaire sur un compte et de bénéficier ainsi d’une contribution de 12 % de son employeur sur ce même compte. Au bout de cinq années, les employés peuvent récupérer l’épargne ainsi accumulée. Mais beaucoup de ces jeunes filles n’ont rien vu venir, car si leur patron avait bien retenu les 8 % de leur salaire, ils avaient oublié de verser les 12 % leur incombant.

Leur situation ne s’améliore d’ailleurs guère lorsqu’elles sont en dehors de l’usine.
Car le gouvernement, dans le cade de son ouverture économique, ne s’est focalisé que sur les investisseurs et n’a absolument rien prévu pour les salariés. Résultat : ce sont les riverains des zones de libre-échange qui se sont occupés de la construction des dortoirs, des baraques devrait-on dire, où vivent ces filles. Le confort y est inexistant. Les chambres sont partagées entre quatre ou cinq personnes et chacune doit se débrouiller avec le minimum d’espace qu’il lui reste pour faire sa cuisine et conserver un peu d’intimité. Et il y a de cela quelques années, il fallait même payer pour avoir une fenêtre… Parfois, il n’y a qu’une seule toilette pour tout le bâtiment et dans ce cas-là, il faut se lever très tôt si l’on veut arriver à l’heure au boulot.

Violence et discrimination

Mais, le plus terrible, c’est que ces jeunes femmes ne jouissent d’aucune considération de la part de la société et sont même victime de discriminations matrimoniales. Dans de nombreuses petites annonces publiées dans les journaux locaux, il est souvent clairement écrit : « Inutile de répondre si vous travaillez dans les zones de libre-échange ». Pis, elles sont fréquemment victimes de harcélement sexuel et des cas de viols sont régulièrement enregistrés par la police. Il y a aussi de nombreux avortements. Et ce genre de chose arrive tout aussi bien à l’extérieur de l’usine, quand une fille de l’équipe de nuit rentre chez elle par exemple, qu’à l’intérieur des zones.
Nous faisons ces chemises et ces vêtements dans notre pays, mais les gens qui les portent habitent ici et ne savent pas ce qu’il se passe sur place. Lorsque les représentants de grandes marques, comme Gap ou Columbia, viennent pour visiter les usines, tout est préparé pour que ce soit le plus beau possible. Mais ce n’est qu’un spectacle, ce n’est pas la réalité. Essayez de voir ce qui se cache derrière ces vêtements !

Propos recueillis par Patrick Chesnet

Geethani Peries Kurukulasuriya, 26 ans, est coordinatrice de la JOC internationale, Asie-Pacifique. Elle est responsable de la formation des jeunes ouvrières au Sri Lanka, travaillant dans l’économie informelle et les zones de libre échange.

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