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Covid-19 : nos témoins d’une terre solidaire

Coronavirus au Brésil : la jeunesse lutte pour la démocratie

Publié le 06.04.2020 Mis à jour le 06.04.2020

Dans un contexte de pandémie mais non confinée, la jeunesse brésilienne résiste face à la politique autoritaire de Jair Bolsonaro.

Coronavirus au Brésil : la jeunesse lutte pour la démocratie

Mardi 24 mars, 20 heures. Dans une allocution télévisée, le président du Brésil, Jair Bolsonaro, défie les recommandations de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) destinées à freiner la propagation du Covid-19.

Pour lui, la pandémie n’est qu’une « petite grippe » dangereuse pour les personnes de plus de 65 ans ou celles présentant déjà des problèmes de santé.

Le président d’extrême droite fustige aussi les médias qui « répandent l’hystérie et sèment la terreur ».

Il demande aux gouverneurs des États et aux maires qui préconisent le confinement de rouvrir écoles, centres commerciaux et lieux de production.

« Sinon, prédit-il, nous aurons le virus, mais aussi le chaos »

« Un encouragement au génocide »

Atterrés, les professionnels de la santé ont réagi : « ce discours de mort est incohérent et criminel ».

Côté société civile aussi, les critiques ont plu. La plus glaçante est venue de l’Association brésilienne des juristes pour la démocratie (ABJD). « Minimiser cette maladie n’est pas seulement irresponsable. C’est un encouragement au génocide ».

L’ABJD pense que « Jair Bolsonaro veut créer un chaos social qui pourrait justifier l’instauration d’un gouvernement autoritaire ».

« Gouvernement autoritaire » , « Génocide » , mais aussi « Président fasciste et raciste » … Ces termes étaient au centre des débats du 10ème Forum de la jeunesse du Pernambuc (Fojupe), qui s’est tenu les 14 et 15 mars (avant les recommandations de confinement, ndlr) à Caruaru, au cœur de cet État du Nordeste brésilien.

« Le Fojupe est une réunion annuelle de représentants de différentes organisations de jeunes vivant des réalités très différentes, explique Raimundo Augusto Oliveira, surnommé « Caja », éducateur au sein de l’École de formation Quilombo dos Palmares (Equip), partenaire du CCFD-Terre Solidaire (voir encadré ci-dessous), et coordinateur de cette rencontre.

Certains viennent de communautés quilombolas (créées à l’origine par des esclaves en fuite), d’autres de communautés indigènes ou rurales. Il y a aussi de jeunes urbains, vivant dans les favelas de Recife. »

Tous se sont retrouvés avec un double objectif détaillé par Caja : « Évaluer le démantèlement des politiques publiques par le gouvernement actuel. Et réfléchir à la manière dont on peut agir pour résister à ce pouvoir autoritaire. »

L’école Quilombo dos Palamares (Equip)

Equip, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, a été fondée en juillet 1988, quelques mois seulement avant la publication de l’actuelle Constitution. Il a pour objectif de contribuer à la construction de connaissances sur les réalités et transformations du Brésil, en particulier de la région Nordeste : Nous donnons la priorité à la formation politique et méthodologique des éducateurs et éducatrices, des responsables et des jeunes investis dans les mouvements sociaux, populaires, ruraux et urbains. Pour en faire des sujets politiques à part entière », explique « Caja », l’un des responsables.

« Je me suis fait cracher dessus ! »

Avant même d’attaquer les débats, certains participants ont évoqué des souvenirs douloureux de l’élection. « Les résultats du 2ème tour m’ont laissé incrédule et anéanti », se souvient Anderson Bezerra da Silda, dit « Derson », 29 ans, assistant social et responsable du Forum de la Jeunesse noire de l’État du Pernambuc.

Une sidération à laquelle s’est rapidement rajoutée l’inquiétude pour ce jeune noir à la personnalité affirmée. « Quelques jours après les résultats, alors que j’attendais le bus, à Recife, j’ai reçu des crachats. Ces hommes m’ont dit que les choses allaient changer désormais. »

Même malaise à des centaines de kilomètres de là, au cœur de la Caatinga, une région rurale marquée par un climat semi-aride. « Dès les résultats connus, j’ai vu des gens exprimer leur haine sans retenue, assure Iris Maria, de l’ONG Caatinga, qui accompagne de jeunes agriculteurs et agricultrices. Je me suis dit que je devais continuer à militer, mais avec prudence ».

Le Fojupe permet à différentes organisations de jeunes, vivant des réalités très différentes, de se rencontrer et échanger. Ici, Derson est venu rappeler que tous les jeunes, quelle que soit leur couleur de peau, ont droit à une vie digne © Jean-Claude Gérez / CCFD-Terre Solidaire

Les féminicides ont augmenté de 7,3 %

Au-delà de ce climat délétère, les craintes portent aussi sur l’application du programme politique du nouveau président. « Les coupes franches dans les budgets des universités et dans l’attribution des bourses ont obligé de nombreux jeunes de condition modeste à interrompre leurs études », ont pesté plusieurs participants du Fojupe. « La précarisation des emplois s’est accélérée », a dénoncé de son côté une jeune fille du mouvement Rue contre le capitalisme.

Dans les campagnes aussi, les choses ont changé. « L’accès plus facile aux armes à feu et le sentiment d’impunité des grands propriétaires, soutenus par Bolsonaro, ont facilité la violence », assure un jeune agriculteur bio.

Une violence dont les femmes sont aussi davantage victimes. « Les féminicides ont augmenté de 7,3 % en 2019 ! », s’énerve une des soixante-dix participantes du Fojupe (voir le baromètre sur la situation des droits humains au Brésil en 2019).

Lire aussi / Le Brésil résiste : alerte sur la situation des droits humains

Engagement associatif et politique

Les jeunes déterminés à résister et à défendre leurs droits peuvent s’appuyer sur Equip. « En tant qu’organisation d’éducation populaire, nous partons de leurs réalités pour les aider à élaborer des revendications, explique Caja. Dans le contexte politique actuel, nous sommes plus que jamais aux côtés de tous ces jeunes opprimés, exclus et niés dans leurs droits ».

Une mission qui implique de dépasser ces différences. « Malgré nos couleurs de peau, nos orientations politiques, religieuses ou sexuelles diverses, nous avons les mêmes aspirations à un emploi digne, un logement décent, une vie paisible et le respect de tous », martèle Derson du Forum de la jeunesse noire.

Maria Sandriane Francisca Laurenço, 24 ans, partage cette vision. Cette indigène du peuple Pankara, vit dans la région d’Itacuruba, en bordure du fleuve Sao Francisco, au cœur du Pernambuc. « Nos problèmes ne sont pas forcément les mêmes, mais ils ont les mêmes origines : le démantèlement des droits de nos peuples respectifs obtenus avec la Constitution de 1988 », estime celle qui ne se départit jamais de sa « Cocar », la coiffe de plumes de sa tribu.

Sandriane, indigène de 24 ans du peuple Pankara, a décidé de se présenter aux élections municipales pour tenter d’influer sur les politiques publiques © Jean-Claude Gérez/CCFD-Terre Solidaire

L’exemple le plus récent est le projet de construction d’une centrale nucléaire, relancé par Bolsonaro, et qui pourrait impacter gravement l’écosystème des riverains du fleuve. De quoi mobiliser encore davantage Sandriane. « J’ai pris conscience que mon implication au niveau associatif n’était pas suffisant et j’ai décidé de me présenter aux prochaines élections municipales (prévues en octobre 2020, ndlr]. En devenant conseillère municipale, je pourrai influer davantage sur les politiques publiques. »

Pour Joelma Carla, « cette démarche est complémentaire de l’agenda classique de la société civile ». Partageant, avec quatre autres femmes, un mandat « collectif » de députée de l’État du Pernambuc (1), cette jeune femme de 21 ans conçoit son rôle de jeune élue : « Comme une manière d’occuper tous les espaces de décision dans lesquels les jeunes ont le droit légitime de participer ».
Un mandat que Joelma conçoit seulement comme « un épisode pour comprendre la manière de travailler avec les politiques, avant de revenir militer au sein de la société civile ».

Venue saluer et encourager ces « amis du Fojupe », elle leur a donné rendez-vous au mois d’août. « Nous comptons profiter de la Journée internationale de la jeunesse, le 12 août, pour descendre dans la rue et aller à la rencontre des jeunes en organisant des débats, tables rondes et autres festivals musicaux… », détaille Kassia Queiroz.

Avec cette année - si la situation sanitaire le permet - un enjeu plus marqué encore : « faire davantage d’éducation politique et citoyenne ».

Par Jean-Claude Gérez

Retrouvez notre dossier spécial : Covid-19 : nos témoins d’une terre solidaire

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