Covid-19 : nos témoins d’une terre solidaire

Israël/Palestine : le défi du rapprochement en plein Covid-19

Publié le 17.08.2020 Mis à jour le 31.08.2020

L’ONG Sadaka-Reut travaille depuis 1983 au rapprochement entre citoyens juifs et arabes en Israël. Combattre la peur de l’autre et le racisme qui augmente, en pleine pandémie de coronavirus, relève de l’exploit.

Israël/Palestine : le défi du rapprochement en plein Covid-19

Sadaka et Reut signifie « amitié », respectivement en arabe et en hébreu. Les fondateurs de l’association ont fait le constat qu’elle n’existait pas entre Juifs et Palestiniens au sein d’Israël, ou si peu. Que les Palestiniens qui vivent dans l’État hébreu, autrement dit ceux qui n’ont pas été expulsés en 1948 au moment de la guerre d’indépendance d’Israël et leurs descendants, ne jouissent pas des mêmes droits que leurs concitoyens juifs. Que leur récit de l’expulsion, la Nakba  [1], n’a pas droit de citer et est ignorée de toute une partie de la population, la majorité juive.

Dépasser la haine et la séparation

Sadaka-Reut s’efforce donc, par des programmes éducatifs, de faire entendre ces voix différentes. Ces militants sont persuadés que c’est ainsi que seront dépassées la haine et la séparation.

Ce travail auprès de lycéens et d’étudiants, souvent de milieux défavorisés, n’est pas facile en temps normal. « Depuis quelques années, les deux communautés se durcissent et deviennent plus extrémistes. Chaque gouvernement est plus à droite que le précédent. L’extrême-droite a gagné beaucoup d’influence, déplore Dina Gardashkin, co-directrice. Les jeunes se mobilisent pour le climat ou contre la corruption, mais pas pour le partenariat judéo-arabe. Ils ont grandi à une période où il n’existe plus de discours politique sur le conflit. »

Les jeunes ont grandi à une période où il n’existe plus de discours politique sur le conflit.

Le programme « Action communautaire », qui vise à former huit jeunes juifs et huit jeunes palestiniens, aux outils de promotion de ce partenariat ne fait plus recette. « Nous ne réussissons plus à recruter. Les jeunes sont réticents. Ils ne pensent pas pouvoir changer quoi que ce soit », explique Rawan Bisharat, co-directrice. Quant aux sessions avec des lycéens ou des étudiants, elles demandent de plus en plus de doigté. « Nous parlons de la Nakba dans les groupes d’étudiants, mais ces dernières années, discuter de ce fait historique est de moins en moins admis. C’est perçu comme une négation du droit à l’existence d’Israël », reprend Rawan Bisharat.

Aborder ces questions exige un certain courage… et du temps. Que le coronavirus a volé à Sadaka-Reut.

L’épidémie a interrompu les activités

L’ONG a en effet dû interrompre ses activités dès la mi-mars. Le pays recense alors très peu de cas, mais le gouvernement israélien décrète un confinement strict : fermeture des frontières, des bars et restaurants, des centres commerciaux, ainsi que des universités et des écoles. La population est appelée à rester chez elle, et ne peut s’éloigner de plus de 100 mètres de son domicile, des barrages sont érigés entre les villes pour interdire tout déplacement.

Ce ne sera qu’à partir de mi-mai que ces mesures seront levées. « Nous venions au travail tous les jours, mais nos bureaux immenses étaient bien vides », raconte Rawan Bisharat. L’ONG travaille avec des groupes de lycéens et d’étudiants dans des écoles et les universités. Impossible en ces temps de confinement. « Nous avons proposé à des enfants de Jaffa de venir à notre siège, où ils avaient ainsi accès à des ordinateurs et à une connexion internet. Depuis le déconfinement, ils continuent à venir dans nos locaux ».

Notre public le plus pauvre ne possède pas les outils technologiques nécessaires pour continuer les activités à distance.

Au sud de Tel-Aviv, cette localité palestinienne, riche et puissante avant 1948, abrite aujourd’hui surtout des populations défavorisées et marginalisées, même si elle est en partie en voie de gentrification. « Notre public le plus pauvre ne possède pas les outils technologiques nécessaires pour continuer les activités via les applications de réunion à distance par exemple. Et quand ils ont un ordinateur ils vivent souvent dans des familles trop nombreuses et ne sont pas dans de bonnes conditions », poursuit Rawan Bisharat.

Seul le groupe de l’université de Tel-Aviv a pu poursuivre ses activités. « Ils se sont adaptés aux sessions à distance, même si maintenir la qualité des échanges est plus difficile », affirme Dina Gardashkin. Lors d’une séance, les étudiants juifs ont évoqué le travail de recherches des racines familiales qui a lieu dans toutes les écoles juives du pays : « ça consiste à faire votre arbre généalogique et à interroger les personnes de votre famille sur leur histoire, explique Dina Gardashkin. Les Palestiniens ont découvert qu’on ne leur proposait pas cet exercice au cours de leur scolarité. »

Les sessions ont servi de rattrapage et de travail en commun sur ces questions. L’outil créé a été offert à d’autres organisations qui regroupent Palestiniens et Juifs, et à des écoles arabes. « Cette initiative nous a mis du baume au cœur, reprend Dina Gardashkin. Mais nous devons bien constater que notre travail ne peut vraiment se faire qu’en présentiel. »

L’après période estivale

Se pose alors bien sûr la question de l’après période estivale. L’épidémie de Covid-19 a flambé en Israël à cause d’un déconfinement trop rapide et mal géré. Personne n’est capable de prédire quelle sera la situation après les vacances scolaires, ni la réaction des établissements scolaires.

La crise économique et sociale, dans un pays où le chômage touche 20 % de la population, interpelle aussi l’ONG.

La crise économique et sociale, dans un pays où les protections sociales sont très faibles et où le chômage touche aujourd’hui 20 % de la population active, interpelle également Sadaka-Reut. « Nous sommes en train de travailler pour savoir comment aider nos participants à la traverser », affirme Rawan Bisharat.

D’ores et déjà, l’ONG appelle ses donateurs à financer l’achat d’ordinateurs portables pour les enfants qui en sont dépourvus. « Nous sponsorisons ainsi neuf familles de Jaffa », reprend la jeune femme.

Sur le plus long terme, hors de question pour Sadaka-Reut de baisser les bras. Deux écoles ont contacté l’association mi-juillet pour participer aux programmes. Entre le risque épidémique et celui de l’extrême-droite toujours plus puissante, construire un partenariat entre Juifs et Palestiniens relève plus que jamais d’une absolue nécessité.

Par Gwenaëlle Lenoir

[1La « catastrophe » en arabe, qui désigne l’exode forcé de milliers de Palestiniens en 1948 de ce qui deviendra le territoire d’Israël.

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